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réminiscences (la clef des chants) [17e jan. 2007|06:15 pm]
RacReciR
[Ecoute |Liszt - Années de pélerinage]

Collège Saint Jean-Baptiste de la Salle.
Beyrouth, 1970-1.
Classe de 9è B.
L’instituteur alternait à sa guise les différentes matières qui formaient l’enseignement alors dispensé par les bons pères.
C’est, de tous les enseignants que j’ai eus, celui dont je garde le plus de souvenirs en dépit de l’espace et du temps qui nous séparent.
Je me souviens de sa voix, de son physique, de son éternel costume verdâtre et, surtout, de ses leçons de civisme : ne pas cracher en rue (à cause des maladies), ne pas occuper un trottoir à plusieurs (toujours penser à laisser de la place aux autres), ne pas gaspiller les ressources (le pétrole va s’épuiser , l’eau potable est rare), éteindre les lumières… toutes ces centaines de petites règles que j’applique toujours en ayant, souvent, une pensée reconnaissante pour cet homme dont je n’ai pas gardé le nom, juste la bonhomie et les enseignements.

Je me souviens aussi des contes qui illustraient ses leçons.
C’était une fois l’histoire d’un prince oriental, héritier d’un grand et riche royaume.
Le roi, soucieux de l’éducation de son dauphin, nomma un précepteur particulier chargé de lui dispenser différents enseignements et lui apprendre les responsabilités de sa future charge.
Le prince étant soucieux de faire de son mieux pour apprendre, plusieurs mois harmonieux et studieux passèrent.
C’est un matin, sans mot dire et sans raison, en lieu et place du bonjour rituel, que le précepteur flanqua une gifle retentissante au prince et, comme si de rien n’était, poursuivit son enseignement.
Le prince, trop choqué par l’événement, laissa la journée et les suivantes se dérouler mais n’oublia jamais l’affront.
Une fois devenu roi, il convoqua son ancien précepteur et, lui reprochant la gifle qu’il avait reçue, s'entendit répondre : « Je savais que le futur roi dont j’avais la charge allait un jour devoir juger ses sujets. Il fallait donc qu’il connût intimement le sentiment d’injustice et qu’il ne le quittât jamais. Je me suis donc acquitté de ma tâche. »

Je ne me souviens plus si le roi l’a couvert d’or ou l’a nommé conseiller mais c’est un conte et l’histoire se terminait forcément bien.

C’est quelques semaines plus tard, que j’ai reçu une leçon qui a enfoncé ce clou, présenté sous la forme d’un éveil musical.
En plus de cet instituteur, un professeur de musique dispensait quelques heures de solfège, chant, flûte, etc.
Le cours commençait par l’hymne national que toute la classe entonnait debout au son de la mandoline dont il ne se séparait jamais.
J’avais à l’époque le contre-ut facile, je chantais juste et apprenais vite.
J’ai donc rapidement été distingué et officiais (enfant de chœur, ça c’est une autre histoire) pour chanter quelques parties solistes dans la chorale impromptue que formait la classe.
C’est ainsi que ce professeur de musique eut la bonne idée, pour célébrer la fête des mères (qui a lieu au Liban le 21 mars, date ô combien symbolique), de produire un 45 tours avec une chanson de circonstance (j’ai oublié la contenu de la face B).
C’est donc à votre serviteur qu’il a demandé d’apprendre la chanson.
Et c’est un de mes camarades, une jolie voix par ailleurs, qui l’a enregistrée.
Le père de ce camarade enseignait dans ce même collège. Il s’est donc justement ému du mauvais sort qui avait été fait à sa progéniture et, usant de ses relations confraternelles, fit en sorte que son chérubin (une petite tête blonde bouclée) poussât la chansonnette à ma place.
Je n’appris le forfait qu’en voyant la pile de 45 tours sur le bureau, accompagnée du formulaire pour l’acquérir contre une modique somme, le professeur de musique évitant mon regard pendant des semaines.
Je crois bien, rétrospectivement, que c’était la plus belle claque de ma vie.

Hormis ces cours de philosophie en herbe, l’ennui pointait rapidement le bout de son nez en classe.
Je ne supportais pas d’être enfermé toute la journée dans une pièce, entouré de camarades dont il m’arrivait parfois de déplorer la lenteur.
Aussi ai-je rapidement appris, du fond de la classe où j’avais élu domicile, à ouvrir des fenêtres virtuelles.
Souvent un roman d’aventure posé sur les genoux, abrité derrière le pupitre.
Ou alors ad-mirant le clou où étaient fiché le crucifix qui surmontait le tableau noir et l’estrade de bois où se tenait le professeur.
J’ai passé des centaines d’heures concentré sur ce clou, laissant se dérouler en tâche de fond la classe et les cours de français, arabe, calcul, histoire, géo et que sais-je encore, pendant que je visitais des mondes chimériques qui me sont devenus familiers.
J’ai aussi réalisé à un moment de cette année-là qu’il suffisait que je défocalise mon regard pour, à partir du clou (que je ne perdais pas de l’oeil), embrasser de nouveau toute la classe et participer à son activité.
Il arrivait souvent que l’image reculât tout en gardant sa clarté et sa précision, le champ de vision s’élargissant en contrepartie.
Cela durait tant que je restais concentré, sans parler et sans trop bouger.

J’ai, bien entendu fanfaron, un jour fini par raconter ce phénomène à ma mère.
Laquelle a fait ce que toute mère eût fait : me prendre (d’abord pour un fou, puis) chez l’ophtalmo qui, il fallait bien qu’il trouve quelque chose, découvrit une légère myopie et me prescrivit des lunettes pour corriger ma vue.
Je n’ai redécouvert ce phénomène qu’il y a peu, en ne gardant qu’une seule lentille de contact pour compenser ma presbytie naissante.

Je terminai donc la 9è, premier de classe sans doute mais sans voix et avec une paire de besicles qui me transformaient en chouette.
J’ai en effet arrêté de chanter à cette même époque.
Il a fallu plus de 5 ans avant que je réécoute de la musique.
Mon premier Vinyle : Beethoven, 3è symphonie, Karajan, 1967.
En classe de 3è, la première année de guerre, où m’intéressant à l’épopée Napoléonienne, je découvris Beethoven et sa symphonie héroïque à la dédicace déçue (Napoléon avait trahi la révolution française aux yeux de Ludwig en se faisant couronner empereur) « Per festeggiare il sovvenire di un grand Uomo » (pour célébrer le souvenir d’un grand homme – en 1803).
J’ai aussi longtemps décliné l'idée de ce clou pour effacer les bombes qui tombaient aux alentours.

Oh! Là là! Que d’amours splendides j’ai rêvées!
C’est cependant 35 ans et quelques révolutions plus tard que j’ai surmonté ce traumatisme d’enfant et me suis enfin inscrit à un cours de chant.
J’en ai profité pour muer de soprano colorature à un baryton viennois.
Après l'Hymne à l'amitié de Haydn, je travaille un air de Lully "Revenez amours".
Je garde aussi une voix de fausset.
Pour le plaisir.
Amateur.
J’arbore depuis longtemps déjà un Petit Prince juché sur mon omoplate droite, les poings serrés au fond des poches.
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