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Primum vivere deinde philosophari [16e mar. 2005|08:20 am]
RacReciR
[Humeur |exanimateexanimate]
[Ecoute |Bach - Inventions à 3 voix en Do Majeur & mineur]

Invention à trois voiesJe connais par coeur, à force de les avoir écoutées, la plupart des oeuvres pour clavier de Bach.

C'est, tout au moins, mon oreille qui les connaît par coeur. Les doigts, paresseux, restent comme d'habitude à la traîne.

J’étudie les premières inventions à trois voix (j’ai failli écrire voies, mais c’est vrai aussi) depuis près d’un an.
De façon volontairement chaotique : bien que convaincu qu'apprendre les voix une par une est un algorithme efficace pour les intégrer, je renâcle à l'idée de les rabâcher ainsi et mène les trois en parallèle pour le plaisir d’entendre le tout.
Je suis surtout convaincu que telle était l'intention de Bach.

Du coup, la voix médiane restait confondue, tantôt avec celle du bas, tantôt avec celle du haut.
Je n’avais pas encore réussi à séparer les trois voix dans ma tête.
Je croyais être limité à deux. Je m'étais limité à deux.

Or Bach a bien écrit trois voix, séparées, qui entonnent trois chants certes voisins, mais bien différents.
C’est la mélodie que l’on entend, qui chante et que l’on retient.
Où l’on peut distinguer clairement les trois chants quand on y prête attention.
Ils sont là. On les écoute, on les entend si l’on veut.
C’est ça interpréter un morceau de musique.
Il doit couler de source et, cependant, montrer que l’interprète a compris et transmis un des éléments de l’invention musicale.
Alors cette interprétation peut être considérée probante.

Pardon, je diverge comme à l'accoutumée.
J’ai dé-couvert, par hasard, un des mécanismes d'apprentissage qui m’animait et les chausse-trappes qu'il présentait.

J’ai compris l'invention, en corrigeant un passage difficile, que j’ai « passé » pour la première fois.
Une série de notes compliquées, à l’endroit paroxystique où les trois voix chantent et s’enchevêtrent.
Alors, forcément, c’est compliqué à gérer : il faut entendre et suivre séparément dans sa tête les trois voix, d'égale importance, chanter chacune d’entre elles et, sur les passages délicats, se focaliser sur une voix en particulier en se fiant aux automatismes acquis dans l’apprentissage des deux autres.
On met en « musique de fond » les deux autres voix et on écoute/joue celle qui pose problème ou que l’on veut faire ressortir.

Je me suis donc rendu compte, au passage difficile, que je l’avais franchi. Réellement.
Que c'était un pas de danse particulier qu'il fallait découvrir, mémoriser puis reproduire.
Puis je me suis dit : « Voilà ! Tu sais que tu peux le faire. Il est passé une fois. Il n’y a pas de raison qu’il ne passe pas les suivantes. Il y aura des ratés mais tu as compris l’enchaînement ».

Le compositeur crée un objet qui n’est réellement com-préhensible que par les rares initiés qui auront pris la peine d’étudier l’invention et seront ainsi admis dans un moment d'intimité du génie.
Un voyage dans le temps. Une interaction singulière entre un compositeur et l’interprète.
C’est particulièrement vrai pour les deux génies si complémentaires que j’étudie : Bach et Satie.

Ce que Bach a inventé et qui est généralement imposé sans explications à une kyrielle de pianistes en herbe, est une réelle chorégraphie des doigts dans laquelle l'élève doit apprendre à trouver un plaisir comparable à celui de danser.

J’ai omis de dire, qu’en sus d’un monologue intérieur rarement interrompu, qui monopolise de précieuses ressources, je visualise un morceau de piano comme une chorégraphie … qui commence par les doigts et finit par s'emparer du corps tout entier.
C’est ma représentation intérieure : en plus de la musique que j’écoute, j'apprends à mes doigts à esquisser une ou plusieurs danses, en rythme, sur une scène pleine de touches blanches et noires.

Tout occupé à apprendre, et content d’avoir réussi, je me suis cependant laissé aller à mon défaut principal : celui de vouloir tout analyser, même le moment présent.

Je ne suis plus alors qu’une machine qui analyse les événements et, en fonction des différents paramètres, aboutis à une conclusion.
On ne peut pas vivre le moment et l’analyser simultanément. L’esprit humain a aussi cette limite.
Vivre pleinement le moment entraîne une réduction des capacités d’analyse de la situation.
L’amplification de l’analyse a pour corollaire de limiter radicalement la capacité à ressentir - donc vivre - réellement l’événement.

J’ai constaté que cela avait pour effet de limiter singulièrement mon plaisir à apprendre.
Je l’avais déjà constaté expérimentalement.

J’ai appris un passage difficile d’un morceau de piano et, au lieu de me réjouir et me laisser prendre par la musique, j’ai entamé un processus d'analyse et, naturellement, me suis vautré trois notes plus loin alors que l’invention était joliment commencée et que j’avais vaillamment surmonté Charybde … pour être terrassé par un petit Scylla de pacotille.

L’homme apprend à tout âge. Il arrête d’apprendre quand l’apprentissage ne contribue plus d’une façon directe à son plaisir.

Mes parents ayant rapidement socialisé leur aîné, moi, y ont vu un surdoué qu'ils ont dressé à l'ancienne. Qu’ils en soient maudits jusqu’à la septième génération !

J’ai ainsi été éduqué avec la mentalité du premier de classe : « Si tu es deuxième, tu es un moins que rien ».
J’ai donc passé mon enfance à entendre égrené, tel un leitmotiv, à chaque redoutée séance de présentation du carnet de notes, qu’« au pays des aveugles, les borgnes sont rois ».
Et ma mère, désespérée, pointait du doigt la malheureuse note qui défigurait l’équilibre harmonieux de ce carnet (l’arabe en général).

Or, apprendre, je connais un algorithme sûr. Infaillible.

Il suffit de rater, d'en trouver les raisons et de recommencer jusqu’à ce que ça marche. Il faut juste être persévérant.
Sauf que c’est frustrant de rater la plupart du temps et de s’arrêter quand ça réussit et devient agréable.
Le risque est, à la longue, de compenser la frustration en se forgeant une image positive de l’échec en lui-même (en y associant du plaisir) et non comme un passage nécessaire pour atteindre la réussite.

J'apprends à vivre le moment, comme une étape nécessaire de l’apprentissage, qui nécessite un certain TEMPS pour se réaliser, celui de lire ou d’écrire ces lignes par exemple.
C’est du temps néanmoins consommé et définitivement écoulé.

C’est du plaisir à l’état pur. Je le vis et me rends compte que je peux m’y perdre.
Il faut donc, pour vivre avec plénitude, être capable de décider à quels moments « lâcher prise ».

Le temps d’apprentissage est, mathématiquement, croissant en fonction de la complexité du problème traité.
A force de réussir, l’habitude que ça marche presque du premier coup s'installe.
Et, avec l'habitude, s'émousse le plaisir.
A la longue, les problèmes sont plus complexes à traiter et nécessitent plus de temps.
On finit donc par s’habituer au plaisir de bien faire alors que la courbe de résolution est décroissante et que la complexité va, elle, croissant.

A un moment, si on n'y prend garde, naît l'ennui. Et il peut être infini.
Le risque est, donc/aussi, d'abandonner par manque de persévérance avant d'avoir réussi et de consolider le concept même d'échec.

Il suffit de penser à l’envers pour que la mécanique redémarre.
J’ai intégré la capacité d’apprentissage comme intrinsèque : « toute situation, même le moment présent » mérite d’être analysée.

C'est, aujourd'hui, le 21ième anniversaire de ma découverte de Plume(O.).

Hein ? Je croyais avoir établi qu’il était impossible de vivre un moment et de l’analyser.
Je triche juste un peu avec le temps. Forcément. Ces lignes sont écrites avec 24h d'avance au moins.

Une quatrième et modeste voix en quelque sorte.

J’arrête.

STOP !

J’ai failli oublier de préciser combien j’aimais lire, écrire, rire, jouer du piano, être avec des amis, rester affalé dans un canapé en compagnie de Plume(O.) et d'Hercule(E.) qui, dans cette position, ont tôt fait de me confondre avec un coussin, ... de petits plaisirs simples qui fondent une vie heureuse en somme.

Laisser les automatismes reprendre le dessus et se focaliser sur le détail.

Règle : ne laissez ni les kilomètres ni les années vous séparer des gens que vous aimez.



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