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C’est bien plus beau quand c’est inutile - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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C’est bien plus beau quand c’est inutile [29e juil. 2004|11:56 pm]
RacReciR
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C’est bien plus beau quand c’est inutile

Jeudi 29 juillet 2492

Je ne me souviens pas si j’ai eu l’opportunité de décrire le nouveau travail que j’effectue.

 

Cela mérite une petite digression. J’ai vécu, rétrospectivement, 10 ans de cauchemar dans mon affectation d’origine. J’étais tombé sur un chef qui ne supportait pas que quelqu’un d’autre que lui eût une idée.

La digression ne peut être efficace que si je rentre un peu dans le détail. L’histoire est, bien entendu, un peu plus compliquée que cela en fait.

Je suis rentré dans le Système en 2477 avec un B+5 en Intelligence Artificielle. On m’a tout de suite bombardé comme Chef de Projet de la première application Carbone/Silice déployée (si, si, ils avaient osé faire un tel mariage pour commencer).

J’ai, au bout d’un an d'ennui incommensurable, été remarqué par un jeune centralien, de quelques années mon aîné (j’avais 27 ans et lui 34), à qui l’on avait confié la prospective des systèmes d’information.

J'étais alors très occupé à rafraîchir mon latin, 8 heures par jour – ce qui a forgé notre premier point de complicité.

Celui-ci me proposa de rejoindre son équipe afin de mettre en place la bureautique alors balbutiante de l’entreprise. Ce que j’acceptai.

J’eus le malheur d’accepter aussi que ma relation avec mon chef se mâtinât d’une certaine amitié : nous étions tous deux amateurs de musique, allions à des concerts, devisions de littérature ou d’autre choses entre gens cultivés et curieux.

Dans sa quête effrénée d’un ami (je n’avais pas alors compris sa définition d’ami), nous nous fréquentâmes avec une certaine régularité pendant plusieurs mois.

C’est au premier désaccord professionnel que les choses se dégradèrent brutalement. Je n’avais pas réalisé que ce gentil garçon que je côtoyais avait investi toute son énergie dans deux domaines exclusifs : son travail et la musique baroque. Son univers entier, pitoyable, se réduisait à ces deux termes. Aucune vie de famille (hormis une mère en province et une sœur), aucune aventure sentimentale, rien. Le désert affectif.

Il aurait donc dû m'apparaître évident que toute divergence d'opinion autour d’un de ses – rares – centres d’intérêt prît automatiquement des proportions qui me dépassassent.

Comme il a structuré sa vie en fonction du travail que, pour ma part, je considère le travail comme une servitude volontaire concédée en échange de moyens décents de subsistance, les divergences sont rapidement apparues.

Ne vous y trompez pas, je suis comme tout le monde. J’accepte à peu près l’idée de travailler en échange d’un salaire.

Je ne supporte pas, en revanche, l’idée de me lever, aller dans un bureau et de perdre mon temps juste pour occuper un siège pendant un nombre d’heures conséquentes et consécutives sans que ma présence n’apporte une quelconque valeur ajoutée. A moi ou à mon employeur.

L’existence est trop courte pour qu’on s’y ennuie et j’ai trop de choses à apprendre pour accepter calmement d’échanger mon temps, que je sais compté, contre de l’argent (produit à volonté) que je n’aurai pas le temps de dépenser.

Quand je me sais inutile, je minimise mon investissement intellectuel.

Il est anecdotique d’ajouter que le citoyen que je suis enrage de participer, à son corps défendant, à l’effet Joule induit par le Système et, par conscience professionnelle, tente de diminuer sa résistivité.

Toujours est-il que je déplus à mon chef (l’ami avait définitivement disparu) à la première divergence de fond sur la stratégie à adopter pour la mise en place de la bureautique.

Issu du monde des grands systèmes informatiques, mon chef avait (a toujours) une vision nombriliste de l’informatique qui considère qu’un système d’information doit, s'il est efficace, réussir à se passer de ses utilisateurs.

Les interfaces se doivent d’être frustres et complexes. Que n’ai-je entendu vanter les mérites de vi, un éditeur de texte en mode ligne où la simple modification d’un mot ou l’insertion d’un caractère requièrent des manipulations et des incantations que les utilisateurs d’un traitement de texte de nos jours ne peuvent même pas concevoir.

Un truc pour mec, pas pour tarlouze quoi ! Les commentaires fielleusement distillés firent florès à cette époque.

Mais nous étions en 2490 et, à cette époque, rares étaient les utilisateurs de traitement de texte (j’en étais) et il pouvait sans doute apparaître comme viril, à défaut d’être héroïque, d’extorquer la moindre réponse de l’ordinateur à l’aide d’une formule magique complexe et absconse dont l’apprentissage se devait d’être pénible et fastidieux.

Une conception judéo-chrétienne de l’informatique somme toute, où rien ne doit être fait pour simplifier réellement la vie de l’utilisateur (Tuez-les tous. Dieu reconnaîtra les siens.).

Tout doit se mériter.

Si vous pensiez que l’informatique est là pour simplifier la vie des utilisateurs (quitte à compliquer un peu celle des informaticiens – mais, après tout, eux ont choisi de s’intéresser aux ordinateurs, pas les utilisateurs qui les subissent) vous frisez l’hérésie et devriez vous estimer heureux que la question ordinaire ait été abolie.

J’ai quand même réussi, en 10 ans, à mettre en place l’architecture bureautique de l’entreprise… au détriment de ma carrière personnelle et me laissant piller (volontairement) toutes mes idées.

Rien ne sert d’avoir raison trop tôt.

Tous ces projets ont en effet été menés avec une avance de 2-3 ans sur l’état de l’Art. Il m’avait naïvement semblé qu’une unité s’occupant de prospective des systèmes d’information se devait d’être en pointe et de proposer des architectures et solutions originales.

J’avais tort.

J’entends bien qu’une partie de ce qui est prospecté sera jugé non pertinent, trop coûteux, trop complexe, inutile, etc. Ceci est intrinsèque à la prospective. C’est comme si on s’étonnait que des chercheurs ne trouvassent pas sur commande.

Mea culpa.

Il s’est cependant avéré que la prospective, vue par mon chef, se résumait à décliner ad nauseam le catalogue de nos fournisseurs et à subir ses jeux de rôles : jouer les uns contre les autres, cracher sur les flatteurs dont il s’entourait exclusivement, faire prendre les décisions qu’il savait nécessaires mais qui lui déplaisaient par celui – votre serviteur – qu’il allait pouvoir agonir d’insultes, de critiques, etc.

Mea culpa.

Chaque projet a en effet été l’objet de luttes incessantes menées et remportées pour la simple et bonne raison que j’étais techniquement en mesure de réaliser tout seul les idées que je défendais et dont on me soutenait l’inanité ou le danger qu’elle présentaient pour l’entreprise (Ah, l’argument de la sécurité, tarte à la crème des informaticiens, un argument qui convainc toujours un décideur de ne pas s’engager).

J’avais par ailleurs le soutien des utilisateurs (quelle horreur) qui voyaient bien que je me souciais de répondre à des vrais problèmes qu’ils se posaient et que je leur apportais des solutions dans un souci de cohérence globale.

Mea maximas culpa.

Inutile de vous dire que mon avancement a été nul (zéro) pendant ces années là. J’avais beau avoir défini l’architecture des agents, défini les conditions d’usage, d’exploitation et de généralisation de la messagerie, conçu le plan de nommage, réalisé la première architecture répartie pour la noosphère (qui est toujours en service en 2495)… bref, tout cela avait été effectué dans l’ombre de l’hydre du service informatique sans que jamais je n’eusse de reconnaissance (à un titre ou un autre) pour les évolutions apportées.

Ma disgrâce était d’autant plus aisée à prévoir que mon chef savait que je refuserais systématiquement de me battre sur le terrain de la reconnaissance qui ne m'intéresse pas.

Et la calomnie se moque éperdument de ce que je refuse le combat.

Je me retrouve donc, 14 révolutions plus tard, dans un poste où je fais office de pot de fleur après avoir occupé (dans une tentative de fuite qui a fait long feu) celui de chargé de mission pour les TIC auprès d’un Préfet d’une région capitale (que j'avais trouvé sur la noosphère et auquel j'ai postulé sans en informer ma hiérarchie. Quelle fut donc leur horreur quand le Préfet appela le PDG, court-circuitant 4 ou 5 niveaux hiérarchiques. Et je referme cette parenthèse qui mériterait un livre à elle seule).

De retour à mon Système.

Des mois passés à faire des risettes à tous les gens que je croise (je ne me force pas, je suis plutôt gentil, affable et serviable. Un boy scout toujours prêt à faire une BA et dont on abuse allègrement avec une régularité et une persévérance qui méritent d’être signalées. Je suis même capable de m’excuser quand on me marche sur les pieds, je l’ai déjà fait, c’est dire !). Finalement, je me retrouve donc à faire de petits dessins sur mon ordinateur pour simuler des évacuations théoriques de lieux fréquentés par du public.

Dit comme ça, ceci a l’air d’une activité comme une autre.

Mais le Système devant se distinguer et, ayant sans doute à cœur d’occuper utilement une pléthore de ses agents, s’est ingénié à transformer cette activité en un vrai processus administratif avec plus de vérificateurs du travail des autres que de réels travailleurs.

Au lieu donc d’avoir mis en place un processus qui procède à ces calculs de façon automatique (les plans sont déjà numérisés). Ils sont donc imprimés, puis redessinés de façon stylisée dans un tableur – qui n’a jamais été conçu pour faire du dessin – et les calculs d’évacuation effectués sur le tableur.

Le problème est de toute façon théorique puisque le Système ne se soucie pas réellement d’évacuer ses locaux : les infrastructures sont là depuis plus de 100 ans et ne seront pas remises aux normes tout de suite.

Il s’agit d’un exercice formel : étant donnée une baignoire qui contient tant de litres d’eau, calculez le temps qu’il lui faudra pour se vider.

Vous remplacez baignoire par lieu à évacuer et eau par voyageur. Tout le reste est pareil. Si le chiffre obtenu est inférieur à 10 minutes c’est ok, sinon on met le chiffre en rouge et c’est ok quand même.

Je passe donc mes journées à me faire retoquer les dessins que je commets sous différents prétextes : les caractères ne sont pas dans la bonne police, la graisse n’est pas correcte, la cellule x25 n’est pas centrée, il y a une flèche qui dépasse dans un carré, le dessin de l’escalier est décalé d’un point, … que des détails dont la pertinence ne m’échappe pas mais qui exsudent un ennui indicible.

Je sais bien qu’il faut de tout pour faire un monde mais j’ai un peu de peine à concevoir l’idée de m’accommoder d’une tâche dont la complexité est à la portée d’une paramécie.

Inutile sans doute de préciser (mais je le fais quand même) que je n’ai jamais été convoqué pour faire un compte-rendu de mes trois années passées à l’extérieur.

La question de capitaliser l’investissement qui a été fait dans ma longue formation n’a jamais intéressé le Système qui favorise et organise la pensée unique.

A côté de la devise fluctuat nec mergitur a été inscrit en petits caractères
«…
mais s’il n’y a pas de vague, c’est encore plus sûr » !

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