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Valse avec Béchir [25e juil. 2008|09:52 pm]
RacReciR
J'ai été israélien pendant quelques heures hier.
Singulière expérience s'il en est pour le libanais que je demeure.
En désaccord avec mes ascendances palestiniennes et syriennes.
Phénicie aussi !

Oui mais c'était du cinéma.
Deux événements rares en ce qui me concerne dans la mesure où je ne m'enferme pas plus de 2-3 fois l'an dans une salle noire.
Valse avec Béchir.
J'ai ainsi pu, et sans trop de difficulté, me glisser dans la peau de l'auteur-narrateur, mon âge.
Soldat malgré lui, ayant participé à la guerre du Liban en 1982.

J'ai enfin réalisé, 26 ans plus tard, les vraies raisons de mon refus sournois d'aller à Beyrouth, fût-ce en touriste.
Trop de sang et trop d'assassins en liberté dans les rues.
De tous bords et de toutes confessions.
Plus de 100000 morts pour 10000 km2.
Plus de 10 morts au kilomètre carré en moyenne.
Crimes restés, dans une écrasante majorité, impunis.
Apanage des guerres dites civiles.
Vous pouvez égorger votre voisin sans que nul n'y trouve à redire.
Il suffit de trouver un bon prétexte.
Que faisiez-vous dans la nuit du 13 avril 1975 au 1er août 1990 ?

J'ai suffoqué la dernière fois où je suis retourné à Beyrouth, en 1986, et n'ai pas tenu plus d'une dizaine de jours au grand dam de mon oncle qui m'hébergeait à Paris et qui pensait s'être débarrassé de moi pour l'été.
Je n'avais cependant pas analysé froidement jusqu'ici ce rejet puisqu'il demeurait inconscient.
Cette valse m'y aura contraint.
Nulle contrainte cependant dans la tendresse que j'éprouve pour l'auteur et les protagonistes du film ainsi qu'à ceux qui partagent ces moments d'histoire pitoyable.

Le film s'articule autour de la boucherie des camps de réfugiés palestiniens, Sabra et Chatila où, à l'ombre de l'armée israélienne qui gardait les camps et qui aurait dû les protéger, les milices chrétiennes libanaises ont massacré hommes, femmes, enfants et vieillards pendant plus de 24 heures sans que personne n'intervienne.
C'était le 17 septembre 1982.
Le 14, Béchir Gémayel, élu président de la république libanaise, avait péri dans l'explosion d'une bombe dissimulée sous l'estrade où il faisait son discours de victoire.
Le bain de sang étant la réponse de ses séides, persuadés que les palestiniens (et les syriens) étaient à l'origine de cet assassinat.

Cela faisait un peu plus d'un mois que j'avais quitté le Liban pour passer mon bac armé d'un billet aller-simple pour Paris.
Parti de Beyrouth le 26 juillet 1982, j'y suis arrivé le 1er août après une traversée en péniche et quelques jours d'attente à Chypre.
Les soldats israéliens paradaient alors en char au bas de mon immeuble, acoquinés avec les miliciens phalangistes chrétiens.
Quelques mois plus tôt, au volant de la voiture au côté de ma mère, j'avais laissé la priorité à la voiture conduite par Béchir Gémayel, encore chef de la milice, que nous avions poliment salué au passage.
Je me suis aussitôt garé et ai attendu de longues minutes que l'illustre prédécesseur prît le large.
Ma mère s'étonnant puis se moquant un peu de moi quand je lui affirmai que c'était une bombe vivante qui se promenait en liberté.


Entendez-moi bien.
Il ne me vient pas à l'esprit de vouloir faire porter une quelconque responsabilité directe de ce massacre sur les pauvres gosses qui avaient à peine mon âge et qui se trouvaient là sans savoir ce qu'ils y faisaient et sans possibilité de retraite.
Le film épouse le point de vue contemporain (2006) d'un soldat de l'époque qui réalise par hasard qu'il a effacé de sa mémoire tous les souvenirs relatifs à la guerre du Liban à laquelle il a pourtant participé.
C'était un garçon ordinaire, d'une famille bourgeoise israélienne, fils de survivant des camps nazis.
Et, en 2006, un ami vient vient le voir en lui contant un cauchemar récurrent qu'il fait et ce cauchemar réveille sa curiosité et, peu à peu tout au long du film, sa mémoire.
...Où l'on se voit à quel point ces guerres sont absurdes pour tous sauf pour les quelques uns qui manipulent tous ces pantins articulés à l'ombre de leurs luxueuses villas.

Les libanais qui voient une armée voisine, habitée de terreur, les envahir en tirant sur tout ce qui bouge.
Une armée de jeunes gens, la vingtaine à peine, tirés de leur confort quasi-occidental pour des raisons obscures (chasser les terroristes), se faisant canarder par toute une population en défense.
"Obligés", poussés par la peur, de commettre les pires horreurs en tuant femmes, enfants, vieillards...
Une génération d'hommes qui portent jusqu'à ce jour, un quart de siècle plus tard, les stigmates des horreurs qu'ils ont vues et auxquelles ils ont parfois dû participer.

J'ai ainsi pensé à tous ces soldats qui ont participé au sac du Liban en 2006, massacrant à qui mieux-mieux sur les ordres de quelques politiciens corrompus.
Une génération de jeunes gens de plus qui portera les stigmates de l'horreur de la guerre toute leur vie durant.
Et, de l'autre côté de la frontière, une autre génération de libanais qui détestera toute sa vie farouchement son si envahissant voisin.
La peur omniprésente.
Plus loin, beaucoup plus loin, des marchands qui se frottent les mains en pensant à la poudrière qu'ils ont activement contribué à armer pour une génération de plus.
Un tour de manivelle de plus.
Bien huilée.

Allez voir le film.
Réalisé sous forme d'animations parfois un peu maladroites mais peu importe ma foi.
Seule la dernière minute montre de vrais personnages.
De chair et de sang.
Je n'en dirai pas plus mais les acteurs ne jouent pas la comédie.

C'est parfois à la limite du soutenable mais c'est ce qui se passe encore quelque part sur cette planète au moment même où vous lisez ces lignes.
Autre temps, mêmes moeurs barbares.
On ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve.
Autant dévisager le pire au cinéma en sachant qu'il est passé et (tenter de) s'en prémunir.
Faire son possible pour le désarmer.
Se réveiller, par exemple.
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