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Libanais désOrienté [12e jan. 2003|05:46 pm]
RacReciR
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Libanais désOrienté

Vous êtes-vous jamais dit en regardant un bon film ou en lisant un bon roman :
« Quelle chance ont ces héros ! Ils ont une vie pleine d’aventures qui rendent la mienne si terne en comparaison. » ?

Je vis, sans aucun doute.
Je n’ai pas de problème particulièrement grave à signaler.
J’ai 39 ans, je suis homosexuel Gai, vivant en couple depuis bientôt 19 ans. Je suis, aussi, libanais d’origine.

Enfant, mes amis disaient « occidental désorienté ».

Ca veut dire bien nulle part.
A force, on choisit le moins pire.
Et puis, ça devient une habitude de tendre vers le moins pire.
Je me sens parfois représenter une caricature. Ou plusieurs !

Je suis surtout un survivant de la guerre, du sida, du harcèlement moral et de tant d’autres calamités.

Je suis aussi un bon survivant de la fonction publique.

Je suis arabe, en France, en me sentant tellement plus français que tant de ceux qui y ont des particules.
Mais bon. Une chose à la fois. Je risque de m’emmêler les pinceaux si je veux raconter une demi-douzaine d’histoires en même temps.

Je ne suis pas Shéhérazade.

Et même elle, aurait eu du mal à conter plus d’une histoire chaque soir.
Il s’agit de représenter ici une somme des contradictions poussée à son optimum.
Un arabe, chrétien de naissance, agnostique, libanais, orphelin de père, ayant grandi sous les bombes de la guerre du Liban (ce qui lui a évité de traîner dans les rues plutôt que de lire des romans d'aventure ou de faire ses devoirs).

Il n'est pas inutile que le sujet soit gaucher. Ca permet d'ancrer rapidement, et dès le plus jeune âge, les émotions liées aux injustices subies.
Cet oriental aura donc le français comme langue mère puis, dans l'ordre de leur maîtrise, l'anglais et l'arabe.

Il est important pour l’histoire que le sujet soit en opposition avec sa culture d'origine pour commencer.

Des traits totalement caucasiens, une peau blanche et des yeux verts (avec un léger nez sémite) feront en sorte que personne ne puisse le soupçonner d'être de là bas ... Seul le cheveu a une tendance naturelle à friser mais le sujet porte, depuis l'enfance, le cheveu court (ce qui dénote de ses aptitudes à se fondre dans l'anonymat).

Une synthèse pourra éventuellement être tentée plus tard.
Une éducation chez les bons pères finira d'assurer à ce sujet un caractère bien forgé pour peu qu'il ait un minimum de capacités d'apprentissage.

Prendre conscience adolescent, en temps réel, pendant le déroulement de la guerre que celle-ci est menée pour de toutes autres raisons que celles qui sont officiellement annoncées dans les journaux, dans la presse et communément admises par la population. Que la survie de milliers de gens qui ne demandent rien à personne peut dépendre d'intérêts complexes et antagonistes. Oui, dans la décision de fomenter un conflit, le nombre de victimes est généralement un paramètre secondaire.
Une bonne éducation occidentale dans un milieu très oriental permet de souligner et d'amplifier les hypocrisies sociales qui régissent les rapports humains. L'aptitude principale qu'il faut apprendre à maîtriser est de ne pas juger les actes ou les idées – même les plus saugrenues en apparence – et de chercher les patterns (ou modèles) qui les organisent et d'analyser les interactions entre ces différents éléments. Il devient alors plus aisé de calculer si une influence sur les forces en jeu peut être exercée pour en modifier l'évolution ou si les paramètres en jeux sont hors de portée du sujet.

Grandir dans un pays en guerre affûte les réflexes et apprend, si le sujet survit à l’apprentissage, à fuir.

La décision de fuir – pour éviter les obstacles insurmontables – doit, en effet, pouvoir être rapidement prise. Une deuxième chance est, dans certaines circonstances extrêmes, rarement possible (les phénomènes quantiques sont irréversibles dans le temps. La corde vibre dans un sens donné. Une fois l'impulsion initiale donnée, il ne fait plus de doute que l'onde va se propager le long de la corde).

Il faut donc être capable de détecter le plus rapidement possible l'évolution de paramètres dont l'intégration augmente significativement les risques encourus par le sujet.
Cet apprentissage rend, paradoxalement la communication plus complexe et plus riche : elle impose d'apporter des éléments nouveaux et contradictoires, d'en faire une synthèse et d'être capable de recalculer les situations critiques en temps réel et en permanence.

Comme dit Joyce, j’ai en moi ce maudit esprit jésuite, à çà près qu’on me l’a injecté de travers.

J’ai toujours su que j’habiterais et grandirais à Paris. Depuis ma plus tendre enfance. Aussi, de la première partie de ma vie, les 19 premières années, j’ai volontairement presque tout effacé.
Mon premier mot : « avale ».
Aussi dévorais-je, en observateur, les événements autour de moi, à Beyrouth, pendant 19 ans, comme une parenthèse indispensable pour parvenir à ce but.
Il en est dont le seul mérite est d’être né, par hasard, en France, à Paris.

J’ai dû, quant à moi, fomenter et mener à son terme un plan de 19 ans avant de pouvoir m’y installer sous le fallacieux prétexte d’y poursuivre mes études supérieures (le seul argument qui pût convaincre ma famille).

Toute médaille a son revers et, pour une fois, j’avais de la chance.
Je ne dus en effet qu’à mon statut de fils unique, ma sœur ne comptant pas dans un pays oriental, et d’orphelin de père (le « et » est important) de ne pas être enrôlé de force dans les milices chrétiennes qui avaient décrété une mobilisation générale : la convocation au bac était retirée en caserne, en même temps que l’ordre de mobilisation, pour plus de sécurité.

Je quittai donc Beyrouth, où j’étais né par hasard, les derniers jours de juillet 1982.
En péniche pour Chypre où m’attendaient un avion pour Paris et mon bac en septembre, un char israélien au bas de mon immeuble.

Il me fallut encore une dizaine d’années supplémentaires pour obtenir cette carte d’identité qui, me disant de nationalité française, régularisait enfin ce qui m’était toujours apparu comme une criante injustice.
Tous les hommes naissent libres et égaux en droit. Certes ! Mais ils ne naissent pas au même endroit, ni dans la même famille, et encore moins dans le même pays ou continent.

Et ça c’est une sacrée différence.
Je crois pouvoir affirmer, sans trop me tromper, qu’entre les deux humains qui sont en train de naître en cet instant précis, l’un mâle et blanc à Manhattan et l’autre, femelle, noire, de mère séropositive, en Afrique, il va falloir une sacrée étoile à la petite pour espérer un jour voir Manhattan !

Alors, penser y vivre ?!
Mais tout le monde n’a pas envie d’habiter à Manhattan !

Heureusement ! Mais tout le monde devrait pouvoir connaître ce qu’est Manhattan et choisir, s’il le souhaite, d’y habiter.
Moi j'ai choisi Paris !

Désolé, je vous abandonne quelques instants. Je dois aussi répondre à ma sœur qui vient de m’envoyer un mail laconique :
« AIE ».
Elle fait référence à la fracture de l’auriculaire gauche que j’ai contractée il y a 2 jours dans une chute de scooter. Un moyen agréable de commencer 2003.

J’ai, personnellement, trouvé que 2002 avait été la pire année de ma vie.

Il m’est déjà arrivé de me dire « ça a été une bonne ou une mauvaise année » mais pas la pire. Et j’ai l’impression d’avoir tellement raison que cette année 2002 est en train de faire des dégâts collatéraux, le terme est en vogue, jusqu’en 2003.
Parce ce que je me suis déjà fracturé le poignet gauche il y a 6 mois, renversé par un taxi qui avait décidé de remonter un – petit – rond-point en sens interdit, sans mettre de clignotant, en partant à l’arrêt du feu de signalisation, de la bande de droite alors que j’arrivais tranquillement à sa hauteur quelques secondes après que le feu passait au vert.

Comment vouliez-vous que j’évitasse l’accident ? Imparable !

C’est la faute à pas de chance ! J’étais là au mauvais endroit et au mauvais moment.
Vous savez que statistiquement, le scooter c’est dangereux. Mais, soudain, les statistiques deviennent un cas très concret, qui vous concerne singulièrement !
La tête de votre voisin ne vous revient pas ? Il fait du tapage nocturne ? Pas la peine de s’énerver en procédures. Il suffit juste d’avoir une voiture – c’est de nos jours une arme en vente libre. On peut même en louer une éventuellement, avec chauffeur, mais ça peut paraître mesquin – et d’attendre l’impétrant au coin de la rue.
Je m’étais rendu compte, depuis ma tendre enfance, qu’en cas de danger mortel, les réflexes sont décuplés et le temps bien plus long que les quelques secondes objectives que marque la trotteuse d’une horloge. 
Le scientifique et le spécialiste en méta-connaissances que je me prétends être avais donc, au vu des statistiques, envisagé une fâcheuse éventualité dès l’acquisition de ce scooter et, révisé et mémorisé une liste des réflexes que je pensais indispensables pour offrir quelques chances de survie :

  1. garder les jambes serrées devant soi pour éviter qu’un genou forme le point d’impact avec la carrosserie adverse ;
  2. étudier la configuration de l’accident (en temps réel forcément, c’est à dire pendant les quelques longues secondes que dure la chute) et faire ce qu’il est humainement possible pour éviter de se faire écraser par une éventuelle voiture qui, dans le feu de la circulation, n’aurait pas eu la présence d’esprit de s’arrêter. L’accident est déjà assez grave en lui-même, le motocycliste urbain n’ayant pour toute carrosserie qu’un casque réglementaire.

Je vous fais grâce du tombereau d’injures (je crois bien que le chauffeur, portugais, n’a pas été sensible à mon arabe) dont j’ai agoni le chauffard quand, me retournant en plein vol plané pour vérifier le point 2 puis, rassuré de ne voir que le taxi à l’origine de mon envol à distance respectable et me demandant néanmoins dans quel état j’allais me retrouver après l’inévitable et douloureux en contact avec le bitume et le trottoir qui s’approchaient plus vite que je ne l’eusse souhaité, je vis que, loin de s’inquiéter de mon état, le chauffeur, avant même que d’arrêter sa limousine flambant neuve, actionnait son clignotant pour, le cas échéant (« échéant » étant ma survie, alors aléatoire, puisque j’étais en l’air), pouvoir me mettre à défaut.

Tout le monde sait bien que les conducteurs de scooter roulent n’importe comment !

Il fallut plusieurs heures et la nuit tombée qui rendait la douleur insupportable avant de me calmer et de constater la fracture du poignet gauche.
J’ai gardé des photos où l’on me voit, au cours des deux mois qui suivirent, m’escrimant au piano, l’avant-bras dans le plâtre libérant juste quatre doigts, dans une série de postures des plus inconfortables que j’adoptais néanmoins dans ma rage ne pas avoir à subir, en sus du plâtre, un temps indéterminé de rééducation.

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