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Révolte des anges [14e oct. 2006|10:30 am]
RacReciR
séraphinAu clair de la lune, mon ami Pierrot...
Ouvre-moi la porte, pour l’amour de Dieu…

Pourquoi diable des anges se révolteraient-ils ?
Auréolés d'un halo de sainteté et nimbés d'omnipotence.
Cela fait partie des questions que je me suis régulièrement posées.
Mon patronyme n'est sans doute pas étranger à cette question récurrente.
C'est moi qui y suis étranger. Dans l'acception primitive du terme : « (Celui, celle) qui n'arrive pas à se situer par rapport à lui-même, à la vie, à ce qui l'entoure; à qui tout paraît sans rapport avec lui-même. »
Il faut reconnaître que le métier d’ange, a fortiori gardien, est un métier de chien. Pardon. Un métier dont un chien, bien plus malin, ne voudrait pas.
Toute l’éternité consacrée à réparer et circonvenir les errements de ses protégés.
Les remettre dans le droit chemin, éviter la chausse-trappe, adoucir le chagrin, apaiser la douleur, aplanir le terrain, résoudre la difficulté...
C’est ainsi, que présentant une pièce d’identité dans une administration à laquelle j’avais affaire il y a quelques jours, j’entendis la préposée s’exclamer : « Quel joli nom vous avez ! Un Séraphin ! Avec un nom pareil vous devez être verni ».
Elle était pourtant bien placée, au vu de l’objet de notre interaction, pour savoir que tel n'était pas vraiment le cas.
J’ai jugé cependant inutile d’épiloguer.
La fonction d’ange, peut de prime abord sembler prestigieuse et enviable pour le quidam moyen. L'observateur qui ne voit que les envolées, les ciels azuréens, les dragons terrassés, l'accès privilégié à un Créateur, les annonciations et autres calembredaines qui fondent la mythologie.
La réalité est tout autre, véritable purgatoire pour l'être zélé qui en est victime. Dans le contrat que signe tout archange naissant est stipulé en lettres de feu (bien entendu) et au premier paragraphe : "Il est interdit, sous peine des pires gémonies, de se servir dans la caisse".
Malheur à qui mord la ligne.
On n’est pas l’ange de soi-même. On est le serviteur de ceux qui vous appellent.
Il n’est ainsi pas possible, et contrairement aux idées reçues, d’utiliser ses compétences pour un usage personnel.
Elles se retourneraient immanquablement contre vous.
J’ai tenté, à plusieurs reprises, ça ne marche jamais et la sanction est impitoyable.
Même la plus bénigne des vétilles.
Le service rendu aux autres comme on respire, sans même y réfléchir et que, dans un moment d'égarement on a pensé disposer tant il s’est engrammé dans son inconscient.
A peine la pensée formulée, revient à la figure un boulet d’une tonne.
Comme si, lançant un boomerang de quelques grammes et tendant la main pour le récupérer, revenait un ouragan, animé de surcroît d’une malice insondable, capable d'adapter et de changer sa trajectoire pour vous suivre dans votre fugue.
Après avoir encaissé un ou deux projectiles de ce calibre, il est normalement entendu, si on y a survécu, qu’il ne faudra pas recommencer.
C’est ainsi que l'on se résout avant de se (com)plaire à être, selon la tête du client et les jours, porte-clés, porte-faix, porte-feuille, porteur d’eau, porteur de mauvaise nouvelle, porteur d’espoir, porteur de talent, faiseur de talent, dépanneur du dimanche, dernier recours,…
C’est là le redoutable métier, la vocation, l’essence d’un ange.
Libre à quiconque de trouver cette sinécure enviable.
Il faut imaginer combien il peut être insupportable d’être en situation, de remplir sa fonction le plus consciencieusement du monde, effacé et discret, et de constater avec une régularité exaspérante, que son sacerdoce ne suscite – généralement – qu’un regain de concupiscence et d’envie.
Dans le meilleur des cas, bénédiction rarement accordée, le service est rendu sans que l’intéressé n’ait pris conscience de l’intersession.
Il arrive cependant que cela ne soit pas le cas.
Il faut alors s’attendre à ce que, désormais, on vous fuie comme la peste par crainte de devoir être reconnaissant ou alors, phénomène psychologique pervers bien documenté dans la littérature, se fomente une dispute artificielle où l'on se retrouve vous faire jouer le rôle de l’empêcheur de s’amuser en rond qu’il faut désormais agonir de son ressentiment (l’ange gardien du Capitaine Haddock dans Tintin au Tibet est un remarquable exemple).
Comme si, tous ces efforts déployés au service d'autrui ne pouvaient que cacher une luxuriante forêt de pensées égoïstes.
Ou alors réservant à un usage exclusif et personnel des trésors dont ne seraient dispensées que des miettes, alibi, servi à bon compte pour apaiser on ne sait quelle conscience ou état d’âme.
Et la fonctionnaire haut en couleur qui, imperturbable continuait à s'extasier : « Quelle chance vous avez, toutes ces portes qui doivent s’ouvrir devant vous ! ».
Je brûlais de rétorquer : « Et qui voudriez-vous qui me les ouvrît ? »
Mais, habitué aux dragons et aux retours de flamme, je me gardai de répondre.
Cela eût fini de me mettre définitivement en retard.
C’est en effet dans l’essence d’un séraphin que d'ouvrir les portes et, la fonction d’ange gardien d’ange gardien n’ayant pas été prévue (pour de sombres raisons de coupes budgétaires et parce qu’il fallait bien, un moment, que la boucle s'initialisât), c’est votre serviteur qui se retrouve à tourner et pousser les poignées portées à sa connaissance.
Il a fallu par ailleurs que je lui explique et que je lui prête main forte pour dépanner son ordinateur qui, impénitent, refusait obstinément d’imprimer l'attestation que je lui réclamais et qu’elle transmettait à grand renfort de clics et de cris frénétiques cependant que sa connexion réseau clignotait d’un rouge pourpre qui lui signalait une interruption.
Elle a d'ailleurs failli, pour tout remerciement, refuser de me remettre ladite attestation arguant devoir signaler le dysfonctionnement.
Soucieuse de dénoncer les manipulations que je lui avais fait faire, elle envisagea quelques longues secondes de garder par devers elle la preuve imprimée du fonctionnement aléatoire de son poste de travail.
J’usai alors de tous mes charmes pour l’amadouer et la convaincre de procéder à une photocopie de la preuve, me remettant ainsi l'original, objet de notre interaction, pour l'obtention duquel je venais de perdre un temps précieux.
Elle finit par céder non sans me lancer un regard peu amène où je sentis que, par manque d'argument et à regret, elle consentait à me laisser reprendre ma route, mon dossier serré contre mon coeur.
Sans attendre mon reste et de peur qu’elle se ravisât et me hélât, je tournai la poignée de la porte cochère, la poussai et m’envolai à tire d’ailes vers mon univers interlope, perpendiculaire.
J'avoue avoir longtemps caressé des idées séditieuses et rêvé me révolter.
La tentation est permanente de se décharger d'un fardeau dont on sait, par avance, que personne ne voudra.
Parfois une clarté m’aveugle et je perds l’esprit et la raison.
Lucifer. Porteur de lumière et ange déchu.
Résister à la tentation.
La relecture des oeuvres de Camus m'inspire régulièrement.
L'Etranger, bien sûr. Souvent le Mythe de Sisyphe.
Je dois vous quitter, on sonne à la porte.
Il faut que j'ouvre.
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