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Le rasoir d'occam - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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Le rasoir d'occam [26e juil. 2005|03:47 pm]
RacReciR
[Humeur |contemplativecontemplative]
[Ecoute |ricercar07]

Homme au rasoirRetour des années en arrière.
Une fin de semaine pluvieuse d'hiver finissant où, pris d’une soudaine paresse, je négligeai Bach et mon piano, la conscience me taraudant cependant que mon pas me dirigeait vers les puces étalées dans les rues de mon quartier depuis potron-minet.
Sans but particulier.
Par désoeuvrement.
Pour tuer l'ennui et cette fin de semaine languissante et grise.

Le pavillon en meulière devenu avec le temps une archétypale et capharnaümesque déclinaison de l'esprit baroque que je me suis résolu à incarner, je n'imaginais pas être capable d'y caser un quelconque objet supplémentaire. Pas un centimètre de mur qui ne fût couvert de tableau, pas un rebord de table ou de cheminée sur lequel ne se perdît un amoncellement d'objets hétéroclites. L'ensemble formant un tout innommable (c'est la définition du baroque) ainsi qu'en atteste l'oeil interloqué et amusé de mes amis, à chaque visite renouvelée. La maison, quant à elle, en est même arrivé à un stade où elle vomirait volontiers la moitié du mobilier qui l'encombre et qui tapisse le moindre de ses recoins. La plus petite cuillère supplémentaire menaçant en permanence de provoquer l'effondrement de ce mikado géant.

J'errais donc dans cette brocante, jetant un coup d'oeil furtif et nonchalant, de part et d'autre, à cet amas de vieilleries surannées sorties de greniers après des années d'oubli souvent amplement méritées quand, au détour d'une armoire d'origine indéterminée et du mauvais goût le plus certain et, rassuré de pouvoir rentrer chez moi les mains vides, j'entendis comme un cri résonner intérieurement et mon attention de se focaliser, involontairement, vers un coffret à l'abord pourtant ordinaire.
Je me trouvais devant un bric-à-brac où les pièces de monnaie douteuses côtoyaient les peintures à l'huile écaillées, les poupées borgnes et unijambistes, les tricycles en fer forgé ... et ce coffret qui me hélait !
Le palpitant qui battait la chamade.
Sans savoir pourquoi.
Au milieu de ce fatras, fait de vieux fers à repasser, entre deux piles de disques vinyle de gloires yé-yé aux succès noyés dans l'oubli depuis des temps immémoriaux, trônait un écrin de bois vieilli et repoussant de saleté qui, par je ne sais quel tour de magie, jaillit et força ma main ouverte.
Je l'ouvris comme on respire après une longue apnée dont je ne m'étais pas rendu compte.
Là, négligemment sur un dais de velours vert-bouteille qui avait connu de meilleurs jours, trônait une peinture à l'huile sur plaque de chêne, figurant un homme torse-nu de dos devant son miroir, le sang jaillissant d'une gorge qu'il venait de trancher, le rasoir à la main. Un vieux rasoir, modèle coupe-chou, à manche de nacre et à la lame affûtée.
Et tout me criait qu'il me fallait cet homme - jeune - au rasoir qui éveillait des sentiments paradoxaux de fascination et de dégoût mêlés. Je ne comprenais pas l'appel lancinant qu'exerçait sur moi ce tableau sordide et défraîchi.

Il me fallait l'homme au rasoir et je ne savais pas pourquoi il me le fallait.
Mon instinct primal hurlait qu'il fût mien. Cette voix intérieure qui vous prend aux tripes et qui souligne les moments les plus critiques de votre existence. Je l'entendais telle une sirène et je succombais.
Je me trouvais fixer ce rasoir comme la poule contemplant le couteau. Hypnotisé.
Incapable d'en détacher le regard.
Une seule pensée scandée tel un leitmotiv, en boucle : "Je le veux. Il est à moi".
Il n'était pas question que je l'abandonnasse. Coûte que coûte.
J'envisageai même un moment de m'en saisir et l'emporter, mes jambes à mon cou, n'eussent-elles été coupées par l'émotion panique qui me clouait sur place.
Une pulsion venue des tréfonds et qui me poussa à engager la négociation au mépris de toutes les résolutions de modération que je m'étais pourtant jurées. Sans lâcher ma prise, je quêtai donc du regard la dame chenue aux cheveux blancs hirsutes, d'un âge canonique indéterminable, qui tel le dragon de la légende, gardait le fatras d'objets défraîchis exposés sur la table qui lui servaient d'appât.
Comme tout philistin qui se respecte, elle me fit l'article du chef-d'oeuvre sur lequel j'avais jeté mon dévolu et, ainsi qu'elle eût disposé d'un Dürer, la voix chevrotant de devoir se séparer de cette peinture sanguinolante qui lui tenait tant à coeur et qu'elle consentit cependant à me laisser emporter moyennant une coquette somme.
La règle implicite qui fait le charme de ces endroits et ces rencontres veulent (ah, une anacoluthe !) que de part et d'autre se déroule un protocole de marchandage bien codifié dont chacun connaît les limites ainsi que l'issue. Il faut respecter le décorum.
Jamais négociation ne me parut aussi longue tant je tremblais à l'idée impossible de repartir les mains vides.
E
t,
paradoxalement, je n'en ai pas gardé le moindre souvenir tant elle s'est fondue dans les limbes de ma mémoire engluée par les rets de la toile que je contemplais, éperdu.

Respirant péniblement, je me retrouvais chez moi en transe, l'homme au rasoir dans les bras, dans un nuage qui m'embrouillait l'esprit et le coeur qui continuait à palpiter sans que je n'eusse d'explication.
Ah, le coeur a ses raisons et je ne les comprenais pas.
Ce n'était somme toute qu'une peinture de qualité moyenne, dans un état de conservation détestable et au vernis jauni, posée sur un lit de velours vert-de-gris-poussière et noyée dans un écrin de bois sculpté dont on avait du mal à distinguer la matière ou la décoration tant la crasse et des années d'abandon s'y était incrustées et dont je sentais la souillure m'envahir.

Armé de mes pinceaux, de la térébenthine et de tout l'attirail qui me permettrait de rafraîchir cet ensemble, je n'eus de cesse que de m'atteler, séance tenante, à la tâche.
Ce n'est qu'en détachant délicatement le cadre pour libérer le jeune homme moribond que j'aperçus un rayon doré qui s'échappait par une fissure ouverte dans la toile de jute qui
, étonnamment, protégeait le verso de la plaque de chêne.

Les mains moites et la respiration courte, je vis apparaître une autre peinture alors que je détachais délicatement la toile qui couvrait le verso du jeune homme au rasoir.
Et je découvris alors l'auteur du feulement qui m'avait figé et qui était à l'origine de l'appel qui m'avait fait déserter le piano en échange d'une rencontre interlope.

J'avais, sous mes yeux émerveillés, peint sur un fond doré à la feuille, à l'italienne, le magnifique Dragon enserrant une perle qui figure en médaillon de cette page.
Et elle me parla.

Restaurée dans son cadre, elle trône désormais enchâssé sur le mur qui me fait face.
Elle veille sur mon sommeil et, protectrice, m'accompagne dans les mondes parallèles que je visite parfois en songe.

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