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Que ma joie demeure - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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Que ma joie demeure [18e fév. 2006|08:58 pm]
RacReciR
[Ecoute |Bach - ricercar à 3]

Abbaye aux Hommes - Caen

Il y a trois sortes d'Hommes.
Ceux qui manipulent des objets.
Ceux qui manipulent des Hommes.
Ceux qui manipulent des idées.
J'ai donc décidé d'affronter le dragon.
J'ai réalisé, il y a quelques jours, à quel point la musique me faisait peur.
Celle de Bach en tous cas.

Vous n'imaginiez tout de même pas que j'allais trouver un vrai dragon et le provoquer afin d'étaler ma virilité au monde entier ?
Chacun son dragon.
Le mien est musique.
Cela fait plusieurs années que je joue les mêmes morceaux et, immanquablement, à un moment ou l'autre de l'exécution, un sentiment de peur m'envahit.
J'avais, de prime abord, mis cette émotion sur le compte de l'apprentissage.
Découvrant une partition, il pourrait sembler normal d'avoir peur de la jouer (qu'il y ait du public est un facteur pathogène).
Après plus de 3000 répétitions, il est raisonnable de se poser des questions si la peur demeure.
C'est ce que j'ai donc fait.
Et j'ai réalisé que le fondement de cette émotion irrationnelle est le produiit de l'isomorphisme entre mathématiques et musique.
Si l'algorithme est correctement exécuté alors la musique jaillit, magnifique.
Du contrepoint le plus parfait et qu'il est si aisé de transcrire en suites de nombres.
Pour le dire autrement, je n'en crois pas mes oreilles ni mes yeux.
Il ne faut donc pas avoir peur. C'est calculé pour tomber juste.
J'ai à chaque fois sous les yeux les éléments d'un groupe abélien (commutativité, associativité, élément neutre et inverse).
J'en ai l'intuition mais je ne perçois pas le groupe dans sa définition.
Alors imaginer une seconde opération ?
Addition, multiplication, distributivité et groupe abélien.
Cela fait un anneau.
Mais quelle métrique appliquer ?
Il va donc falloir que je plonge, après 20 ans de non pratique, dans des lectures poussiéreuses (le Bourbaki de l'époque) à moins que la noosphère ne traite de la question.

J’entends encore les orgues résonner dans le train qui nous ramène Plume(O.) et moi depuis la capitale de la Basse-Normandie vers notre petit jardin de banlieue.
La prise de contact avec le titulaire des Orgues s’étant passée à merveille, celui-ci m’avait invité à revenir « quand je le souhaitais » en m’indiquant que les vendredis soirs formaient des moments de choix.
Après plusieurs semaines d’hésitation courtoise (je n’osais jouer au Robinson de fortune et sauter sur le premier vendredi venu), je finis par prendre prétexte d’une aventure dans laquelle je me suis fourvoyé et qui se déroule la semaine prochaine à l’orgue, pour solliciter une soirée de répétition.
Le plumitif primitif que je suis persiste à s'effaroucher devant le bruit que dégagent plusieurs centaines de tubes métalliques mis en résonance et trouve un peu désinvolte de s’improviser organiste du dimanche sans avoir eu l’opportunité de se familiariser avec la sonorité (et accessoirement le toucher) de l’instrument.
Je profitai donc d’un vendredi de vacance pour prendre un train qui me mit à Caen en milieu d’après-midi.
Nous avions rendez-vous avec A., amie et dame patronnesse de l’abbatiale, à laquelle avaient été remises les clefs du grand escalier menant au paradis.
Sieste à l’hôtel, chambre 31 bien entendu, puis dîner et rendez-vous au 14 de la rue Guillaume le Conquérant.
Les deux nombres de Bach ainsi invoqués, augurant d’une soirée que je savais devoir être, d’avance, inoubliable.
C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à 20 heures, le dîner rapidement englouti, au pied de l’abbatiale Saint-Etienne, plus connue sous le nom d’Abbaye aux hommes.
Là m’attendait, le moteur ronronnant, le Cavaillé-Coll dont j’avais brièvement fait connaissance au soir de l’année précédente.
Plusieurs millions de mètres cubes sans âme qui vive.
Jouez hautbois, résonnez musettes.
C’est donc avec beaucoup d’émotion que je me trouvai pour la première fois seul aux commandes de cet hétéroclite assemblage. La tradition millénaire et la modernité la plus échevelée alliées pour produire une chimère organique éphémère.
Les claviers sont en effet enchâssés à l’arrière de la tuyauterie.
Le
bruit de la soufflerie ainsi que le vacarme que produit la pression des doigts sur les touches, un cliquetis volubile qui a pour qualité, il faut bien en trouver une, de rythmer le jeu produisant ainsi l’effet d’un métronome.

J’avais pour l’occasion emporté mon attirail : ordinateur portable, micro, caméra, trépied, appareil photo, entassés dans un sac à dos.
La disposition des claviers d’un orgue est cependant telle que l’organiste en herbe ne perçoit,  frustré par une étrange alchimie, qu’une partie déformée des sonorités produites.
Plume(O.) a ainsi rapidement choisi de passer la soirée dans le chœur de l’abbatiale, à l’endroit idoine pour jouir de la plénitude des harmoniques alors que je m’échinais, registre après registre, à chercher des instruments qui rendissent des sons que j’entendrais.

Jubilant, j’ai ainsi pu m'exécuter jusqu’à 2 heures du matin, où pris de compassion pour Plume(O.) assoupi sur son dais de velours cardinalice, je me décidai à lever le pied, fermer les registres, éteindre une à une les lampes et rendre l’Abbaye à sa quiétude sabbatique.
Un vrai marchand du Temple qui s’est invité dans ce lieu séculaire dont la longue histoire est émaillée de bien d'autres sacs.

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