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Mimo, décédé - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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Mimo, décédé [1er mar. 2006|01:21 am]
RacReciR
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5e anniversaire

Mon père s'est tué dans un accident de voiture, la Jaguar de ses rêves à crédit, le 12 février 1968, alors que je n'avais pas encore 5 ans.
Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite.
Ma mère alors âgée de 28 ans, dans sa douleur, mal entourée et ignorante des données de la psychologie du développement (nous sommes dans un pays sous-développé, patriarchal), a laissé filer la quenouille du père en voyage d'affaires.
Mon père était en effet souvent absent.
Directeur de la filiale d'une agence japonaise d'import-export (Marubeni Ldt.) dont il avait banalement épousé la secrétaire, il était souvent absent ou rentrait à une heure où les enfants que nous étions étaient depuis longtemps couchés, à défaut d'être endormis.
J'ai gardé de cette époque l'habitude de me réveiller au moindre bruit quand je le souhaite.

C'est ainsi que par commodité, par inertie, un soir, un voyage de mon père s'éternisa.
Il fallut plusieurs années avant que ma mère nous convoquât solennelle, ma soeur et moi, pour nous annoncer la nouvelle avec une mine de circonstance.
J'ai encore l'image de cette annonce en mémoire.
Tout de noir vêtue, assise nerveuse sur le bord de son lit, nous avouant que ce père en voyage s'était rendu ad patres.
Que voulez-vous ? Tout le monde, fût-il un séraphin, n'a pas la chance de bénéficier de l'intercession d'un archange pour son annonciation.
Aux commentaires charitablement distillés par la famille qui rappellait régulièrement l'état de nécessité, les traites de la voiture qu'il avait fallu régler, j'ai donc conclu, le plus logiquement du monde, qu'il était honteux que mon père fût mort puisqu'il avait fallu de surcroît plus de deux années avant que ma mère nous l'avouât, tirant une tête de six pieds de long, où je n'étais pas parvenu à démêler la douleur de la culpabilité.

Et ainsi, pendant toute ma scolarité, j'ai haï ces débuts d'année scolaire où la maîtresse puis le professeur, demandait que l'on déclinât à la cantonade le nom et la profession du père.

Mon père s'appelait Mimo.
Né un 25 décembre, ses parents pétris d'un humour discutable, l'avaient prénommé Emmanuel.
Il avait attendu sa majorité pour, officiellement, raccourcir ce prénom, faisant sien le diminutif dont l'avait affublé amis et famille.

J'appréhendais donc chaque rentrée des classes où je savais devoir entendre à chaque cours, le rire de la classe, en réponse aux questions inquisitoriales : Mimo, décédé.
Rouge de honte.
Je crois ne m'être débarrassé de cette honte que vers 17-18 ans.
Longtemps j'ai ainsi soutenu, bravache, qu'il me convenait, qu'il me plaisait même que je n'eusse point eu de père.
La honte que je m'étais construite des prénom, des circonstances du décès et des 4000$ généreusement octroyés par son employeur pour tout dédommagement, firent que je m'interdis, enfant, de m'imaginer même l'idée d'un père.
Je savais pourtant tenir l'essentiel de mon caractère et ce que je me complais à tenir d'original de celui dont je ne garde en mémoire que quelques images effilochées.
Ce sont de vieilles photos jaunies retrouvées au gré de fouilles impromptues ainsi que la lecture du récit des cauchemars récurrents d'un fils pleurant tous les soirs sa mère, depuis longtemps décédée, qui m'ont interpellées.

Nous sommes tous appelés à pleurer nos parents un jour.
Je n'ai jamais pleuré mon père. J'avais trop honte qu'il fût mort.
J'ai refoulé l'idée d'un père.
Je l'ai donc effacé ainsi que je résiste à la tentation de détruire ce fichier où j'en parle pour la première fois.
L'acceptant disparu, j'aurai pu développer tous les jeux de rôles auxquels s'adonnent les enfants où les morts parlent et vous dispensent leur sagesse d'outre-tombe.
Il était donc temps que je fasse le tri.

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