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Le seigneur et le médecin-esclave (théorie des jeux) - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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Le seigneur et le médecin-esclave (théorie des jeux) [8e mar. 2006|11:59 am]
RacReciR
[Humeur |cynicalcynique]

J'ai passé deux journées fort instructives dans un séminaire au cours duquel un chercheur, dont j'apprécie l'intelligence aiguë, m'a posé une question à laquelle je n'ai pas trouvé de solution satisfaisante dans le temps de la discussion : "Dans la relation entre un seigneur et son médecin-esclave, comment le seigneur peut-il être certain que son médecin ne va pas prendre le dessus ?"

Cette question m'a cependant perturbé parce que l'ensemble des solutions envisagées comportait une résolution violente du conflit.

Normalement, quand on est médecin, c'est qu'on a choisi de sauver la vie des gens.
Au pire c'est aussi pour gagner de l'argent, devenir notable, etc.
Il ne devrait donc pas y avoir d'autre défauts à la qualité d'être médecin.

L'incompétence peut être rapidement mesurée et un médecin incompétent (en fonction de l'état de l'Art) ne sera jamais affecté à un seigneur.
Comment et quand un seigneur peut-il être amené à se poser telle question ?

J'ai analysé le problème de retour à mon ordinateur et ai trouvé qu'il n'y a pas de solution.
La question de confiance est légitime jusqu'à la première interaction et il est normal qu'une investigation soit effectuée avant l'affectation (ou l'achat) du médecin.
Elle ne doit cependant plus être posée après le contact initial.
Le seigneur sait que le jour où il sera entre les mains du médecin alors sa vie sera en danger.
La mort est cependant inéluctable et le médecin peut avoir fait son possible pour la retarder.
Un seigneur avisé fera en sorte que le médecin soit dans la disposition, le moment venu, de faire son possible.

Il ne peut cependant pas poser la question de confiance sans agir.
Si le médecin détecte que la question est posée, il doit donc quitter la partie ou la gagner (la confiance ou la partie).

La question que me posait le chercheur était, bien entendu, plus complexe que ça.
"Quelle est la valeur, enjeu de l'échange, de chacun des interlocuteurs et comment chaque joueur s'assure-t-il que le modèle qu'il se fait de l'autre reste correct dans le temps ?".

Le modèle que se fait un joueur de ses partenaires se construit dans le temps.
Si le joueur a toujours été loyal, alors on peut supposer qu'il continuera de l'être dans le futur.
A moins qu'il ait des motivations secrètes qui l'aient forcé à une longue duplicité.
Il peut aussi être corrompu ou construire des raisons personnelles de vouloir du mal au seigneur.

Nous sommes dans le cadre de la théorie des jeux et dans un cadre hiérarchique.
Il y a un cas dans la matrice où tout le monde est gagnant (équilibre faible de Nash).
Un seigneur qui veut vivre vieux a tout intérêt à le trouver, s'il en a la possibilité (c'est le luxe d'un seigneur, du plus fort, que d'être en mesure de chercher un équilibre faible).
Celui d'une vraie collaboration, en confiance.
La confiance n'excluant pas le contrôle, tant que celui-ci reste respectueux de la présomption de loyauté du contrôlé.
Le seigneur a les moyens de vérifier la qualité de cette collaboration. Régulièrement et de différentes manières.

Un salarié d'une entreprise de transport, la RATP ou la SNCF par exemple, présente ainsi régulièrement sa carte de service et ses pièces d'identité aux autorités habilitées durant ses transports.
Tous les citoyens acceptent (de plus ou moins bonne grâce) que le fisc contrôle leur déclaration de revenus, etc.
On accepte plus difficilement d'être mis sur écoute sans instruction d'un juge.
C'est le principe même de la loi : édicter les règles du jeu.

Le contrôle, régulièrement effectué, doit donc être capable de détecter la corruption et l'incompétence sous peine de courir de graves ennuis (vue la proximité physique et les potentiels dangeureux incontournables du médecin).
C'est la compétence du seigneur qui est alors en cause.

En l'occurrence, le problème du seigneur est de disposer d'un médecin de confiance.
Quelqu'un à qui il puisse confier sa vie en cas de nécessité.
C'est donc une valeur importante.
Il ne peut donc pas se permettre de garder auprès de lui quelqu'un qui aurait une raison de vouloir à sa santé ET qui est le seul à pouvoir traiter un problème de santé.

On peut aussi faire l'hypothèse qu'un seigneur aura plusieurs ennemis (l'envie et la cupidité sont humaines) ou que sa santé soit un sujet délicat (politique ou réel problème).
Il faut donc qu'il s'assure que le médecin n'a pas intérêt à rendre service à un de ses autres ennemis.
Et mesurer la valeur que revêt sa vie aux yeux de son médecin. Cette valeur devant être très positive.

Si le seigneur est malade, il lui faut impérativement le meilleur médecin.
S'il est victime d'un accident, la dextérité et la motivation du médecin à le sauver seront critiques.
Quelle que soit la configuration, la valeur du médecin sera d'autant plus élevée que les enjeux de santé du seigneur seront élevés.

Sachant que le seigneur est généralement bien portant et en bonne santé, il doit donc s'attacher à ce qu'il soit de l'intérêt immanent de son médecin que cette santé florisse.
La santé du seigneur sera toujours dépendante de son médecin (jusqu'à l'avénement d'une IA dotée de compétences médicales) .
Il a ainsi tout intérêt à ce qu'il lui soit affectivement ou matériellement lié.

Le médecin, quant à lui, n'a aucune raison a priori de vouloir tuer son patient.
Surtout pas une source de revenus, de prestige ou que sais-je encore.

Le seul problème que peut rencontrer le médecin-esclave (et par induction, son patient) est la question de la limite formelle de sa condition d'esclave.
Si le médecin en question juge que son statut d'esclave le prive de capacités d'apprentissage, que cela nuit à l'amélioration de ses connaissances et donc de son pronostic ou son geste médical ALORS un seigneur sage choisit OU d'affranchir son esclave OU de s'en séparer et de trouver un autre (je fais l'hypothèse ici qu'on ne considère pas le salaire, l'attrait du pouvoir, du luxe, etc. comme étant des formes évoluées d'esclavagisme).

Un seigneur avisé doit donc, puisqu'il est en position de force structurelle dans le quotidien, être acteur de sa relation avec son médecin.
Il s'assurera coûte que coûte de sa fidélité (quitte à le faire pendre, si c'est la coutume de l'ethnie).
Il y a eu des princes qui donnaient l'ordre que leur médecin fût exécuté à leur mort.
Même de vieillesse.
Magnifique perspective.
Si le médecin est confronté à un pareil choix et qu'il n'a pas de possibilité de fuite, il n'a pas d'autre solution de gagner (sa vie) que de frapper le premier.
C'est le seul cas où un médecin est légitimement violent.
Le seigneur avisé ne devrait donc jamais acculer son médecin dans une pareille situation.
Son unicité le rend irremplaçable à un moment vital pour lui.

La question initiale ne se pose donc pas.
La poser c'est y répondre.
Et c'est toujours le plus fort faible qui trahit le premier.

Par ailleurs, un seigneur est sensé avoir d'autres soucis que de s'inquiéter de savoir si son médecin personnel va le trucider.
S'il en est là, c'est que la situation est grave ou qu'il est psychologiquement instable. Il est du devoir du médecin de mesurer la part médicale des problèmes rencontrés et de chercher alors son propre optimum local (un équilibre fort).
Si le seigneur pose directement la question de confiance à son médecin-esclave après le premier contact, alors il n'a pas d'autre solution pour le garder que de l'affranchir.

Dans le protocole de communication, le médecin peut, en effet légitimement, penser que si la question est posée alors la réponse est connue.
La question induit ce doute en elle-même.
Il faut donc que la promesse de gain, énoncée dans une temporalité compatible avec la question de confiance, soit de la même valeur pour chacun des interlocuteurs.
La santé du seigneur contre la vie et la liberté du serf.

... Certainement le tyran n'aime jamais, et n'est jamais aimé. L'amitié est un nom sacré, une chose sainte. Elle n'existe qu'entre gens de bien. Elle naît d'une mutuelle estime et s'entretient moins par les bienfaits que par l'honnêteté. Ce qui rend un ami sûr de l'autre, c'est la connaissance de son intégrité. Il en a pour garants son bon naturel, sa fidélité, sa constance. Il ne peut y avoir d'amitié là où se trouvent la cruauté, la déloyauté, l'injustice. Entre méchants, lorsqu'ils s'assemblent, c'est un complot et non une société. Ils ne s'aiment pas mais se craignent. Ils ne sont pas amis, mais complices...
[Le discours de la servitude volontaire - La Boëtie, 1549]

C'est le modèle que se font les interlocuteurs qui est déterminant dans la partie.
Si j'ai un doute je le lève (avec précautions) ou je fuis.
C'est pourquoi je suis content de ne pas être esclave ni médecin et encore moins d'être le joueur le plus puissant de la partie.
Je n'aurais pas aimé que l'on me posât cette question.

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