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Attila, roi des Huns - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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Attila, roi des Huns [6e juin. 2006|06:06 pm]
RacReciR
[Humeur |distresseddistressed]
[Ecoute |Bach - Herz und Mund und Tat und Leben - BWV 147]

Je subis ces jours-ci quelques épreuves cognitivement perturbantes dont j'ai du mal à me remettre.
Le ka(f)ka quotidien de ma situation administrative qui me voit, bien que fonctionnaire depuis plus de 16 ans, errer sans poste depuis plus de deux ans (je suis affecté à l'unité des "sans unité", appelée pudiquement "agence de ressources internes").
Je me trouve donc dans la situation du fonctionnaire, sans poste, sans avancement possible.
J'ai même été sans emploi puis, manquant de mourir d'ennui, me suis quasiment imposé à la Prospective qui se trouve être ce que je sais faire le mieux.
Une unité réduite aux acquêts.
5 personnes qui assurent la prospective d'une entreprise de 40.000 personnes.
L'absence de carotte (avancement, poste, reconnaissance) et d'existence légale font néanmoins que, parfois, ma motivation bat de l'aile ce qu'ont du mal à comprendre mes collègues qui, à défaut d'y pouvoir grand chose, préfèrent me dépeindre en Kaliméro de service.
Laquelle motivation est générée à grand renfort de coups de pieds que je m'administre régulièrement au postérieur, comble du masochisme et de la réflexivité qui m'animent.
Et l'on va s'étonner que la recherche publique soit moribonde !
Mais ce n'est pas ici mon propos. Juste le coup de pied de l'âne de la fable.

Je partage cependant mon bureau avec un stagiaire (un X-Pont, passionné d'étymologie, d'incunables et de Grec ancien) et un thésard (en socio-psychologie, tendance baba cool) ce qui met une certaine animation à l'étage quand, d'aventure (dont nous sommes friands) nous entamons une discussion sur l'illusion du Temps, les conséquences de l'entropie, les effets des trous noirs et autres sujets philosophiques ou métaphysiques qui nous valent d'être le point de mire et d'envie de la cantonade.
Si ce n'est pas de la Prospective, je veux bien qu'on me pende.

Cela fait ainsi plusieurs semaines qu'un de ces collègues s'est attelé à la redoutable tâche de déménager les archives de la Prospective.
Plusieurs tonnes de documents et d'archives qui datent de plus d'une quarantaine d'années qu'il fallait trier et déplacer d'un local vers un autre (du plus grand au plus petit, forcément).
Jusque là rien de très palpitant, aussi, lâchement, comme l'ensemble des autres membres de l'unité, ai-je laissé ce dévoué collègue transporter des tombereaux entiers de livres, rapports, analyses et autres documents sans broncher.
Il a fini par manifester son agacement cette semaine et, à tour de rôle, la plupart des jeunes de l'équipe (au rang desquels j'ai été promu pour la circonstance) lui ont donné un coup de main pour achever ce labeur particulièrement pénible pour les neurones et les bronches.
C'est ainsi, qu'hier, je me suis trouvé dans le local des archives et ai participé aux derniers tris.
Ne restaient plus que les dossiers qu'il fallait trier individuellement dont une partie antérieure à l'introduction de l'informatique et donc manuscrits.

Participant à l'exhumation des derniers vestiges, j'ai ainsi découvert un certain nombre d'études qui relataient des projets qui n'avaient jamais vu le jour pour différentes raisons : dépenses pharaoniques, projets irréalisables, technologies futuristes, des comptes-rendus de colloques qui avaient marqué l'évolution de l'entreprise et dont la trace avait été perdue jusqu'ici, etc.
Je fis donc une pile des dossiers que je sortais d'un oubli ancestral et que je me promettais d'exploiter dans un avenir prospectif.
Un ensemble de sacs (reliquats d'un quelconque colloque), estampillés du logo de l'entreprise, me servant de stockage quand, finissant de trier une pile d'un intérêt discutable, je tombai sur un joyau.
C'était le carnet de note personnel de la responsable de la prospective de l'époque, manuscrit, où elle avait noté et daté les différentes évolutions stratégiques des technologies ainsi que ses appréciations et la perspective dans laquelle ces projets s'inscrivaient.

Un cahier de note rempli de sa petite écriture serrée que, précieusement, religieusement même, je mis dans une poche spéciale du sac après l'avoir longuement parcouru m'attirant les quolibets de mes camarades d'infortune qui voyaient là une manoeuvre dilatoire de ma part.
Après ce qui me parut une éternité, le tri fut fait et les archives transvasées d'un local à un autre (où j'ai découvert les propriétés élastiques du papier. Des feuilles d'hévéa ?).
Des liasses d'imprimés et de livres éculés, imprimés en centaines d'exemplaires inutiles mis à la benne 40 ans plus tard.
Quelques dizaines des revues importantes mises de côté et la promesse - virtuelle, l'occasion était trop belle - de tout numériser avant la fin de l'année.
Je remontai donc mon trésor et son sac dans mon bureau et déposai précieusement le tout sur une étagère attenant à mon siège.
A peine installé et avant même que je ne fisse l'inventaire, coup de fil de la dame qui assure mon ménage et repassage : "j'avais à peine fini de repasser, quand les plombs ont sauté. Je ne peux pas sortir du jardin (la gâche qui commande l'ouverture est électrique)".
Je pris donc mes clés sur le champ et, enfourchant mon RER,  rentrai chez moi délivrer cette Rapunzel d'infortune.
Il était 16h45.

Et, ce matin, à mon  arrivée, je constatai avec une horreur teintée d'incrédulité que le sac avait été à moitié vidé, pêle-mêle sur un bureau.
En dépit des toutes mes recherches je ne trouvai pas le dernier numéro des actes du colloque ainsi que le cahier manuscrit que j'avais pourtant mis précieusement de côté dans sa pochette.
Ce n'est qu'à l'arrivée du thésard (en fin de matinée) que j'eus une explication, enfin, si l'on peut dire.
Celui-ci m'expliqua benoîtement que, étant arrivé la veille à 17 heures, il avait applaudi notre courage et la fin du tri des archives et, ayant envisagé de s'approprier le sac au logotype de l'entreprise que j'avais rapporté, il avait entrepris de nous aider a posteriori dans notre archivage et trié à son tour le contenu du sac, mettant le manuscrit à la poubelle.
Laquelle poubelle fut vidée à 17h15 par la dame assurant le ménage quotidien du bureau et envoyée au sous-sol où l'ensemble des poubelles papier sont broyées quotidiennement.

"Mais je croyais bien faire, ce n'était qu'un cahier de notes, manuscrit en plus !" eus-je droit pour tout semblant d'explication.
Comble de l'irrationnel, il n'avait même pas emporté le joli sac en plastique, objet de sa convoitise et raison invoquée de ce vandalisme, escomptant le faire un autre jour.
Il ne lui était pas venu un instant à l'esprit, dont manifestement il se satisfait de la théorie, que des manuscrits fussent des objets uniques et irremplaçables.

J'ai ainsi, et en un instant, dû me résoudre à admettre qu'il y avait des processus cognitifs dont la subtilité m'échapperait à tout jamais.
Comment des vandales qui, par manque de compréhension de la culture envahie, mâtinés d'une hautaine désinvolture et d'un mépris souverain envers autrui, amenèrent la destruction d'oeuvres majeures.
Comment des moines ont pu soigneusement gratter des manuscrits médiévaux pour réutiliser le parchemin.
Comment le fils de Bach a pu vendre au poids du cuivre les plaques liminaires de l'édition de l'Art de la Fugue ainsi que des centaines de pages autographes qui se sont retrouvé emballer du poisson ou couvrir des bocaux de confiture (les suites pour violoncelle auraient ainsi été sauvées de l'oubli par Casals).

Ainsi j'hébergeais Attila dans mon bureau et, trompé par son côté djeun et baba cool, je  ne m'en suis rendu compte que trop tard.
Après l'avoir vu à l'oeuvre. Imparable autant qu'irréparable.
Pour couronner cette diabolique journée (le 6/6/06), j'ai constaté que le vieux PC qui me servait fidèlement (en faisant office de serveur) et qui est hébergé dans ma cave, n'a pas supporté cette dernière surtension.
C'était un vieux compagnon qui avait vu le jour en 1997 et qui, vaillant compagnon d'infortune, avait écumé les réseaux, calculé et défriché des espaces-temps inconnus
Manifestement à l'agonie, il n'a pas survécu aux quelques "jour-nuit" que j'ai exécutés pour montrer les disjoncteurs à Rapunzel.
Et moi qui me faisais une joie de fêter son dixième anniversaire.
Le fer à repasser, de concert avec la femme de ménage, ont eu raison de sa santé chancelante.
Sa carte-mère a rendu l'âme cette après-midi, sans que je fusse présent pour lui tenir le clavier et lui souhaiter un bon voyage vers le paradis des ordinateurs.
Me voilà contraint de programmer un prochain week-end à transmettre sa mémoire à son successeur.
Quelques heures de deuil, d'installation et d'éducation en perspective.

Triste journée donc.
Je vais rentrer dans ma coquille. J'ai manifestement quelques enseignements à méditer.

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