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Penser en musique [3e aoû. 2006|04:43 pm]
RacReciR
[Ecoute |Bach - BWV 646 - Woll soll ich fliehen hin]

J'ai à peine rendu les clés de la voiture de location qui nous a servi, Plume(O.) et moi, à prendre une dizaine de jours de tourisme bien mérités.
Nous avions, à l'origine, prévu d'aller passer le mois de juillet au Liban.
Ma soeur et ses deux fils dont un neveu de 4 ans que je n'ai jamais vu autrement qu'en photo ou, parfois, au téléphone, y résident. En permanence.
J'avais aussi besoin de me confronter à mes démons et revoir ce Liban où j'ai grandi avec tant de traumatismes mais aussi tant de bonheurs.
On apprend à être heureux en temps de guerre.
Regardez ce qui se passe actuellement.
Des avions survolent le Liban et larguent des bombes au hasard depuis 23 jours.
Plus d'un million de personnes déplacées. Le quart de la population.
Et des milliers de maisons, ponts, routes, centrales électriques, administrations, raffineries, industries rasées.
Il ne reste que des gravas.
Ce qui se passe actuellement ne ressemble en rien à la guerre que j'ai connue.
De mon temps, parce que cela me semble remonter loin bien que ces histoires n'aient pas un quart de siècle, la guerre c'était des fusils-mitrailleurs, des missiles anti-char et quelques mortiers et missiles de quelques kilogrammes d'explosifs qui éaient tirés d'un canon ou d'un lance-missile.
Ca tombait où ça voulait, ça faisait un énorme trou, ça tuait ce qui était là mais si vous étiez juste à côté ou presque vous aviez des vitres et de la vaisselle cassée sans plus.
La peur pouvait donc être contrôlée. Hormis le hasard qui présidait au tir (si vous êtes dans la ligne de mire ou pas), la vie continuait.
Il ne fallait pas être au mauvais endroit au mauvais moment, c'est tout.
Le fait qu'il y eût beaucoup d'endroits et beaucoup de moments à éviter était un facteur à prendre en compte dans les stratégies élémentaires de survie.
Je ne parle pas au figuré ici.
C'est de survie physique qu'il s'agit.
Personne ne résiste à une balle, à un obus, à un missille ou à la maison qui s'écroule sur lui.
C'est ce qui me fait penser que de nos jours, c'est bien plus terrifiant.
Les bombes lancées sont des ordinateurs remplis de plus de 500 Kg d'explosif. Parfois du phosphore (ça brûle longtemps).
Une bombe rase un immeuble. Tant pis pour qui est dedans.
Il y avait un voleur de motocyclette au rez-de-chaussée ? On rase la maison avec tout le monde
Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens.
Plume(O.) qui est en train de relire les guerres Cathares me rappelle que c'est Arnaud Amaury, Légat du pape, qui est l'auteur de ce moment de compassion.
Devant le siège de Béziers, en pleine croisade contre les Albigeois , il avait donnée l'ordre le 22 juillet 1209 que tous, civils ou militaires, fussent massacrés.
Dieu reconnaîtra les siens.
Les guerres de religion sont les plus terribles.
C'est celles où l'agresseur au minimum (l'agressé peut être aussi mû par des considération religieuses) est convaincu de la justesse de sa barbarie.
C'est Dieu ou n'importe quelle instance supérieure qui consacre le bain de sang.
Celui qui appuie sur le bouton est aussi convaincu que Dieu le garde que n'importe quel soldat du Moyen-Âge qui allait en Croisade, qui défendait sa religion, sa façon de prier, que sais-je ?
On a brûlé des gens en leur récitant des prières !

Mais je suis tranquillement à Paris.
En 2006.
De retour de vacances.
15 jours à sillonner la France et ses magnifiques paysages et monuments pendant que la moitié de ma famille se faisait rapatrier via Chypre ou Alep (en Syrie, d'où est native la famille de ma mère. Mon père est natif de Haïfa, actuellement bombardée depuis le Liban).
L'horreur des deux côtés.
Je ne justifie pas un crime par un autre.
Je ne souhaite la guerre à personne. Pas même à Israël.
En dépit de ce qui se passe actuellement au Liban.
Les gens qui reçoivent les bombes de part et d'autre sont des gens qui vivent normalement. Qui élèvent leurs enfants, qui vont au travail quand ils en ont, qui font leurs courses et préparent les repas, qui regardent la télé et Star Academy, qui ont Internet et un téléphone portable. Qui roulent en voiture.
Des gens qui ont le même niveau et le même type de culture qu'ici en France.
Avec des variantes locales qui font de chaque coin de la méditerranée un lieu touristique si apprécié des occidentaux.
C'est ce qui est en train d'être détruit. Physiquement. Avec les gens qui sont dedans.
Que voulez-vous que pensent un million de personnes qui ont fui leurs maisons sous les bombes des avions de leurs voisins ?
Que demain, ou dans quelques jours, il sera possible de laisser les gosses jouer ensemble ?

J'ai parcouru, en quelques jours de vacances, 2196 km en voiture.
Paris, Poitiers, Rodez, Millaut, Puy-en-Velay, Ardèche, Dijon et retour.
Pour donner une idée des distances en Orient, Beyrouth-Tel Aviv fait 215km contre 85 pour Beyrouth-Damas.
C'est le genre de circuit que j'ai fait en un jour dans les routes sinueuses de l'Aveyron ou de l'Ardèche.
Il n'y avait que le soleil qui cognait mais j'avais tout prévu : la climatisation et le GPS pour me guider.
300 km d'autoroute pour rentrer de Dijon.
A 3000 Km d'ici c'est pareil mais c'est actuellement beaucoup moins convivial.

Je me suis remis aux claviers, sitôt arrivé.
J'ai ainsi constaté que j'avais mis ces quelques jours de repos forcé à profit.
Jusqu'ici, j'entendais la musique.
Je comprenais la construction d'une fugue (simple)
Le seul regret que j'ai eu pendant ces vacances est l'absence d'accès à Internet en haut débit.
J'avais emporté mon petit portable mais d'accès, que dalle, ou hors de prix.
J'ai donc utilisé mon téléphone portable qui fait tout mais en trop petit pour être pratique.

Je me suis longtemps posé la question des vacances.
Est-il décent d'aller faire bronzette et nager dans l'Ardèche pendant que sa famille la plus proche (ma soeur) est dans les montagnes du Liban avec ses enfants ?
Mais que voulez-vous que je fasse d'autre ?
Il m'a fallu ces quelques jours pour contenir cette haine qui montait en moi.

Plume(O.) qui est aussi plongé dans le dernier livre de Michel Serres, m'a fait lire l'introduction où l'académicien raconte l'horreur d'avoir vécu 30 ans de guerre.
Seuls ceux qui ont connu la guerre peuvent avoir une idée de ce que je dis.
Je comprends tous les points de vue et vois les différentes logiques qui s'affrontent.
Je ne souscris à aucune logique violente. D'où qu'elle vienne.
Dans un conflit de ce genre, je ne souhaite qu'une seule chose : que cela s'arrête.
Les dommages avec les malheurs qu'ils apportent de part et autre sont générateurs de conflits pour des décennies.
Il faut arrêter cela le plus vite possible.

Les possibilités de destruction utilisées effectivement sur le terrain :
Allez expliquer aux morts du Liban que le chapitre 4 des conventions de Genève interdit qu'une armée s'attaque à des civils, même s'il y a des commandos qui se cachent parmi eux.
C'est comme si, pour rattrapper un fou qui serait tapi dans mon jardin, la police faisait sauter ma maison avec moi dedans pour me punir de l'avoir hébergé.
Si je sais que c'est le sort qui lui est réservé, je n'ai pas d'autre choix que de lui ouvrir la porte.
C'est l'hospitalité orientale qui reprend le dessus.
En toutes circonstances.
Nous sommes voisins, il va falloir apprendre à se parler.
C'est en temps troubles que l'amitié se teste. Pas en temps de paix.
Ce sont des gosses de 20-22 ans qui tirent les bombes.
Imaginez la maturité que vous aviez à cet âge-là.
Imaginez aussi les dégâts que pourrait avoir sur votre conscience l'idée même d'avoir physiquement tué ne fût-ce qu'une personne.
Demandez autour de vous aux anciens combattants.
Il en reste qui narrent leurs souvenirs bien mieux que moi.
Je n'ai jamais été que spectateur de violences. Subies.
Je n'y ai jamais pris du plaisir.
Pas une fois. A part les quelques moments de rage incontrôlée.

Il m'a quand même fallu un peu de temps cette fois-ci pour penser en musique.
L'idée même de penser étant insupportable puisque, depuis plusieurs jours, penser évoquait exclusivement l'injustice de la situation et ne me permettait pas de prendre du recul.
J'ai donc arrêté la pensée et ai gardé la musique.
Cela s'étend dans ma tête bien au delà de mon répertoire.
Les doigts, patauds, sont beaucoup plus lents mais apprennent à prendre plaisir.
Je me suis ainsi surpris au clavier jouant enfin selon ma pensée.
Cela s'est limité à mon répertoire mais rien d'autre que la musique.
Quelques additions de ci ou de là, des phrases, des cordes qui vibrent entonnant deux ou trois voix qui s'élèvent. Bach.
Ca me fait penser à une bande dessinée où l'on voit l'orchestre du Titanic en train de jouer "Plus près de toi mon Dieu" pendant que le bateau approche l'iceberg.

La plume est plus forte que les canons.
A l'ère des nouvelles technologies, elle porte partout.
Bon vent !

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