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Sur le Net aussi, l'humanité est en guerre [18e déc. 2006|10:42 pm]
RacReciR
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Récemment, quelques étudiants de première année en philosophie à Paris- I planchaient sur le sujet suivant : « La pluralité des cultures empêche-t-elle de penser l'humanité comme une? », Les réflexes n'étant plus tout à fait ce qu'ils ont pu avoir été, ce n'est ni dans le Larousse, ni dans le Robert, ni dans le Littré, que l'un d'entre eux commença par chercher la définition du mot « humanité », mais sur le Net Plus précisément sur Wikipédia.

C'est un instrument étonnant Wikipédia. Le site serait entré dans le Top 12 des plus consultés sur le Web. Son nom emprunte tant au hawaïen wiki wiki, qui signifie « rapide, informel» qu'à la racine pedia, qui renvoie à « éduquer» en grec ancien. Wikipédia est un projet d'encyclopédie libre, une sorte de coopérative du savoir, qui permet aux internautes d'écrire et de modifier les articles du site: 5 millions à ce jour, rédigés en 250 langues, dont 400 000 en français.

Notre étudiant a donc tapé « humanité », pensant y trouver les fondements d'une première vérité.
A son grand dépit, il en ressortit déconcerté : l'article de l'encyclopédie libre était verrouillé. Et pour cause. Depuis le 11 novembre, celui-ci fait l'objet d'une « guerre» : plus spécifiquement une «guerre d'édition », qui fait que l'article, dans l'attente d'un consensus, ne peut être modifié. Sur Wikipédia, depuis un mois, l'humanité est donc en guerre. Là aussi, est-on tenté de dire. Le conflit est vraiment une constante du genre humain.


Les wikipédiens, qui ont développé tout un wiki­langage, appellent « guerre d'édition» la controverse entre des éditeurs qui expriment un profond désaccord sur un sujet. Comme l'édifice encyclopédique tend à « la neutralité des points de vue» et rejette tout système de validation par des experts, les critiques sur la fiabilité, l'exactitude ou la partialité des contenus fusent parfois dans les pages dites de « discussion ». Il y eut, comme ça, apprend-on, de « pitoyables guerres d'édition» sur l'intitulé de la page « endive» (préférée à « chicon»), celui consacré à la « Wallonie» (disputée à « région wallonne »), ou encore sur la nationalité de Kafka ou la loi Fillon.


Concernant l'humanité, ce sont Alceste et Idéalités, cachés derrière leurs pseudonymes, qui se sont sur plusieurs jours empoignés. Alceste voulait fusionner l'article avec« homo sapiens ». Idéalités trouvait l'approche trop biologique, insistant pour rendre sa part d'idéal et de philosophie à l'humanité. Appelé à la rescousse dans la nuit du 10 au 11 novembre, un médiateur a apporté les premiers secours pour mettre bon ordre à ce tapage nocturne. Il a « protégé» (verrouillé provisoirement l'article, en demandant aux belligérants qui venaient aux mots de respecter la wikipéthique les règles du savoir-vivre wikipédien.


Au-delà des interrogations sur la portée du savoir participatif, c'est bien ici le point innovant de la wikihumanité, qui rassemble tant différences, de pays, de cultures, de points de vue : ce corpus de procédures pour tenter de gérer les conflits, cette volonté de traiter l'avis des autres avec respect dans un esprit de non-violence. Dans cette forme de pédagogie de la paix, il y a quelque chose qui ressemble à de l'humanité et qui, dans le fond, ferait sans doute plaisir à Idéalités sans déplaire au misanthrope Alceste, à ce jour toujours non réconciliés.


Dans un article de la revue Etudes de décembre Anne Guibert-Lassalle, auteur illustrateur, regrette à juste titre que la littérature pour les moins de 12 ans, en France, n'aborde que très partiellement la complexité des guerres, dont l'examen méticuleux des causes pourrait conduire à une forme d'éducation précoce à la paix. Elle rappelle comment bien, souvent, ce sont d'abord les convictions de détenir la vérité qui déchaînent la violence. Tant il semble vrai que la pluralité des convictions, si elles ne s'expriment pas avec un esprit de tolérance, empêche assurément de vivre l'humanité comme une, avant même de pouvoir la penser.



Le Monde, édition du Dimanche 17- Lundi 18 décembre 2006

Jean-Michel Dumay

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