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Courteline - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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Courteline [31e jan. 2007|11:43 pm]
RacReciR
Il est une grande tradition séculaire qui prévaut dans l'Administration que j'ai l'honneur de servir : les changements de bureau.
J'ai dû déménager une vingtaine de fois en 15 ans de présence effective.
C'est généralement pour aller 2 bureaux plus loin, un étage plus haut ou plus bas.
De grandes migrations donc comme vous le constatez.
Nul besoin de changer de fonction ou de service pour cela.
J'ai ainsi occupé le même poste dans le département il y a des années et y ai subi, ainsi que l'ensemble de mes collègues - n'allez pas croire que je mérite un traitement spécial - une dizaine de ces migrations involontaires.

Soudain, un beau matin, vous voyez votre chef (ou la secrétaire de l'unité) rentrer dans votre ex-bureau (vous ne le savez pas encore, je gache le suspense) avec des plans à la main.
Il (elle) vous explique alors que, dans un souci de rationalisation auquel vous ne pouvez que souscrire, il a été décidé de procéder à un mouvement brownien et que vous êtes prié de prévoir l'emballage et le déballage de vos paquets dans les prochains jours.
Je me suis fait avoir les premières fois. C'était les années 90 et, la micro-informatique balbutiante, me suis retrouvé à emballer et déballer des cartons de paperasserie et d'archives dont je n'osais me défaire de peur de détruire une précieuse trace de l'activitié débordante qui m'avait été confiée.
Conscience professionnelle oblige, je me faisais un devoir de déplacer les piles entières d'un bureau à l'autre, cette noble tâche occupant généralement 2 ou 3 jours (vous ne pensez quand même pas que le bureau de destination va être libre au moment où vous libérez le vôtre, non ? Sans compter le temps d'emballer et de déballer pour faire le trajet entre les bureaux voisins de plus ou moins 10 mètres).
L'avénement de la micro-informatiques et l'accélération de ces dernières années ont rendu le mouvement plus simple. J'arrive à tout faire tenir sur une clef USB qui ne me quitte jamais. Le surplus est stocké sur un (ou plusieurs) serveurs que je squatte tel le légendaire coucou.
Je suis donc plus efficace ... et plus mobile.

Cela faisait donc plus d'un an que j'occupais une place "provisoire" dans le bureau destiné aux stagiaires et, bien que cette situation ne me dérangeât pas (je suis considéré par ces derniers comme faisant plus ou moins partie de la famille, c'est la nature du coucou), je sentais bien que ma grande familiarité avec les djeuns nuisait considérablement à ma florissante carrière.
J'ai donc profité d'une série de départs plus ou moins volontaires pour, une fois les bureaux libérés, en occuper un, digne de mon rang d'agent statutaire du cadre permanent.
Mon déplacement a, par contagion, légitimement provoqué un jeu de chaises musicales et tous les collègues et stagiaires mal installés en ont profité pour en faire autant.
Le déménagement physique m'a occupé 2 ou 3 heures, le temps de transférer les quelques inévitables papiers et effets personnels d'un endroit à l'autre.

Il a fallu ensuite que j'attrappe au vol le responsable informatique de mon département qui déambulait dans le couloir était très occupé pour le prier de me créer un compte sur l'ordinateur de mon nouveau bureau (ce qui a été rapidement fait, celui-ci sachant qu'il ne pouvait pas me servir les salades qu'il débite aux utilisateurs habituels qui ne sont pas sensés savoir qu'il lui faut 3 mn chrono pour remplir cette tâche ô combien délicate).

Restait le téléphone.
Il fallait que le numéro, qui m'est généreusement affecté par l'administration et qui est dû à un cadre de mon rang, se déplacât lui aussi de deux bureaux.
J'ai donc rempli le formulaire (papier) ad hoc et ne m'en suis plus soucié (personne ne m'appelle jamais ou alors par erreur et j'ai un téléphone portable).
J'ai aussi, ma bonté me perdra, rempli le formulaire pour signaler le changement de coordonnées de mes collègues migrateurs (tant qu'à faire autant qu'il n'y en ait qu'un seul qui se tape la corvée).
Quelle ne fut donc ma surprise hier quand, à l'hôpital où j'étais pour subir quelque examen, et synchrone avec l'infirmière qui était en train d'enfoncer l'aiguille dans mon avant-bras, j'entendis mon téléphone (portable, forcément) sonner.
A peine décroché d'une main maladroite (je me fais piquer à gauche), j'entends la voix enragée d'un de mes collègues, prévenu pourtant de mon arrivée un peu plus tardive et de sa justification, hurlant à tout l'hôpital que les déménageurs étaient là et qu'il était inadmissible que je n'y fusse pas là pour les accueillir.
- Mais heu, je suis à l'hosto comme tu le sais, <hurlements de l'autre côté> ... et de quel déménagement parles-tu ? (je rappelle que je me suis déménagé tout seul il ya une semaine)
- Ce n'est pas mon problème ! Tu
as commandé un déménagement, les déménageurs sont là, tu n'y es pas, c'est d'une désinvolture désinvolte qui te caractérise bien. Tu es prié de rappliquer fissa.
tut. tut. tut
Tout ça sur le ton du sergent-chef, ravi de découvrir un faux-pli ou un bouton de guêtre manquant à l'inspection du matin.

Dix minutes plus tard (l'hosto est à quelques minutes de mon lieu d'écrou) j'étais devant mon bureau et, quelques mètres plus loin dans le local où siège l'imprimante collective, ledit collègue (qui ne m'avait donc pas entendu arriver, et pour cause) en train de vociférer  "...mossieur est à l'hôpital, mossieur fait venir des déménageurs, mossieur n'est pas là...".
J'ai alors vu rouge sang, nous avons échangé des noms d'oiseau, les détecteurs d'incendie du couloir se sont tous déclenchés et chacun est allé hurlant dans son bureau, les autres collègues rasant les murs de peur de se sentir obligés de prendre parti.

En fait de déménageurs, c'était les prestataires chargés du téléphone.
Cette tâche, précédemment réalisée en interne a, dans un souci de rationalisation et de respect de l'argent du contribuable, été sous-traitée (à effectifs constants, cad que ceux qui faisaient ça sont toujours payés - ils sont fonctionnaires - mais ils ne font plus rien et le travail est effectué par des prestataires).

J'ai, bien entendu oublié de vous dire que nous sommes équippés d'un autocommutateur numérique (la centrale téléphonique quoi).
Le principe même d'un autocom numérique est qu'il suffit de cliquer sur un écran d'ordinateur pour affecter la ligne xxxx au bureau yyyy ou la déplacer du bureau yyyy au bureau zzzz.
Oui, mais ça c'était valable au bon vieux temps où la gestion était faite en interne.
Depuis l'externalisation, les procédures auxquelles sont astreints les prestataires, payés au nombres d'opérations élémentaires effectuées, font que ces pauvres bougres déménagent physiquement les postes téléphoniques d'un bureau à l'autre.
... des postes banalisés où la seule personalisation est le bout de papier glissé sous le plexiglas qui comporte éventuellement la liste de vos numéros favoris.
Il suffit de brancher n'importe quel poste (des terminaux passifs) dans la prise pour que vous récupériez votre ligne et toute la programmation de vos favoris.
Sachant que tous les bureaux sont équipés de téléphones, de même que de tables et de chaises, vous comprendrez donc qu'il ne m'est pas venu une seconde à l'idée que le "déménagement" que j'avais "commandé" consistait à déplacer physiquement mon téléphone (et ceux des autres collègues) d'un bureau à l'autre.

Ce qui fut finalement fait (ça méritait bien une allitération) ... laissant les anciens postes branchés et alimentés.
- Vous ne débranchez pas les anciennes lignes ?
- Ah, non ! Vous avez demandé le transfert de votre ligne de A vers B, il fallait préciser la suppression des lignes actuellement actives en B.
- Mais les personnes sont parties à la retraite !
- Veux pas le savoir, il faut remplir le formulaire ad hoc et nous reviendrons pour les enlever quand nous l'aurons reçu.


Je me suis donc retrouvé avec 6 postes téléphoniques dont 5 actifs dans un bureau de 2 personnes.

Et, ce matin, je vois débarquer les prestataires de la veille, accompagnés de leur responsable, du chargé d'affaires du département qui, après de longues palabres et une leçon de morale où il en est ressorti que l'administration se portait mal à cause de malotrus dans mon genre qui ne savaient pas remplir correctement un formulaire de "déménagement" de poste téléphonique et "que voulez-vous mon bon monsieur, si tout le monde prenait les choses à la légère comme vous, où irions-nous ?" on m'expliqua que pour cette fois, on condescendait à retirer 2 des 3 postes supplémentaires sans autre forme de procès mais que c'était une faveur que l'on m'accordait pour montrer la grande indulgence coupable que l'on nourissait à mon égard.
J'ai remercié tout cet aréopage avant d'aller déjeuner. Juste à temps avant que la cantine ne ferme.
Cela avait occupé toute la matinée (sans compter la veille) et une demi-douzaine de fonctionnaires et 2 prestataires... pour une opération qui aurait dû être effectuée à distance d'un clic de souris.
J'ai hâte que le prochain mouvement soit décidé, ils auront encore amélioré la procédure !

J'ai beaucoup simplifié l'histoire réelle. Si, si !
La réalité a encore été plus invraisemblable que cela avec des rebondissements intermédiaires, des divertissements et autres incongruités.
Je relis Courteline en sachant maintenant qu'il n'a pas inventé un seul mot de ses récits.
Il a même dû, comme j'y ai été contraint, travestir la réalité pour la rendre quasi-plausible auprès de ses lecteurs.
Quant à moi, je suis condamné à ne pas publier ce billet sous peine d'être l'objet d'un acharnement administratif dont je vais me dispenser (ou d'être taxé d'exagération bien que j'aie plus de 10 témoins qui confirmeraient la modération de mon propos) .
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