November 29th, 2006

Petit Prince

Billet des billettes


Grrrr, ce ]à$%* d'ordinateur a détruit le billet pour la troisième fois.
J’ai plongé les mains dans une mare de lave que j’avais imaginée belle.
La beauté étant un attribut que je donne à un objet que je prends plaisir à contempler.
La subjectivité incarnée.

Eglise des billettes, 19h30.
Arrivé en premier.
Déjà un paquet de monde agglutiné devant les marches, attendant que s’ouvre la sublime porte.
Le placement étant libre, il ne faut pas arriver après la demi même muni d'un billet.
Soit une heure avant le concert.
Un automne printanier et un livre de poche dont la lecture nourrit l’esprit (merci Flo) et nous voila, à 20 heures assis au deuxième rang, devant l’allée centrale.
D’habitude, quand c’est un clavecin ou un orchestre de chambre, je préfère le balcon gauche où la vue plonge sur le clavier.
Point de clavier ce soir.
Un violoncelle, a capella.
Sigiswald Kuijken.
Les suites de Bach.
Une seule voix qui chante un contrepoint temporel et rigoureux.
Protestant.
Toutes les notes et nuances doivent être entendues.
De la rhétorique pure.
Il m’avait fallu exercer un singulier effort de volonté pour, il y a quelques années, arrêter net d'écouter les différentes versions qui me possédaient.
Je n’étais plus en capacité de mesurer le progression de mon entendement, rendu gluant par tant de contiguïtés continues (ou autre incongru).
Les histoires les plus longues sont aussi les plus discontinues.
J’ai ainsi laissé filer mon inspiration en tentant de retenir ma respiration et, m'en saisissant, elle s’est évanouie.
Il est 20h27, le concert débute dans quelques instants.
Quelques minutes pour se ressaisir et préparer le calcul de la suite : allemande en arpèges.
21h30 entracte.
Kuijken est rentré en cène avec quelques minutes de retard et, à son bras, un gros violon (illustration et 11 secondes de film volées par mon téléphone portable).
A peine plus gros qu’un alto.
Rien à voir avec un violoncelle.
Et, après les applaudissement d’usage, dans un excellent français, le Flamand se lança dans plus de 10 minutes d’invention (c’est la première des grandes parties de la rhétorique) annonçant : « Pour paraphraser mon compatriote Magritte, ceci est un violoncelle ».
Rires et messes basses dans la salle.
S’ensuivit un discours, 5 parties en tout, relatant la perspective historique de l’instrument.
La péroraison concluait, à partir de recoupements astucieux, que l’instrument qu’il arborait était sans doute la copie de celui pour lequel Bach avait composé.
Fruit de la recherche et de l’étude de centaines de peintures, de textes de l’époque décrivant le jeu.
Ce violoncelle-là se tient comme une guitare, une corde autour du cou, le manche vers le bas et se joue à la manière d’un violon.
Les doigtés tant redoutés des instrumentistes contraints, avec un violoncelle « normal », d’utiliser le pouce pour jouer certains enchaînements acrobatiques, deviennent alors évidents (le pouce mis à l’index à l’époque sert de nos jours à faire un pied de nez à l’histoire, comme ceci).
L'artiste et son instrument singulier en ont même fait résonner les tuyaux de l'orgue auquel ils tenaient tête, baissées.
L’heure qui a suivi a démontré de façon éloquente le propos, interrompu par la sonnerie d’un téléphone portable qui chantait un prélude … de Bach.

  • Current Music
    Bach - suites pour violoncelle - BWV 1007-1010
Petit Prince

Que la vie est belle

Bach, je te kiffe !J'ai constaté qu'il arrive parfois que le réel me renvoie l'ascenseur vide et condescende à m'accompagner un bout de chemin, dans un sens qui accompagne ma voie.
Mon entourage immédiat est généralement mal à son aise quand, maladroit, je m'illustre ainsi.
C'est ainsi que je me suis réveillé ce matin, plus tard que d'habitude et encore sous le lustre d'un instrument singulier.
Le petit déjeuner englouti cependant que d'une main je maniais le rasoir et, de l'autre, la petite cuiller (qui, comme tout le monde le sait, n'existe pas), je quittai la demeure pour ma cellule grise avec, dans ma besace, un hymne à l'amitié disposé à vif contre le coeur simple de mon ordinateur portable.
C'est en effet le mercredi, jour des enfants, que j'apprends à chanter.
Je barris, ton sur ton, sous l'oeil pétillant de ma professeur qui, pour changer de l'accoutumée, me charme avec une retenue que j'ai soudain plaisir à entre-prendre.

Ce n'est que dans mon train-train matinal que je réalisai avoir oublié les inventions.
Se greffait, en sus de mon cours de chant, un atelier piano-peinture où les élèves des différentes disciplines pratiquent en commun. L'exercice consistant à produire la musique pour les uns et, pour les autres, à la dépeindre.
Une première séance s'était, ma foi, pas trop mal passée en octobre.
Caché derrière un piano d'étude qui séparait la pièce, j'avais intégré le public, restreint, et exhibé l'invention en do mineur.
Ma première.
J'ai même été agréablement surpris de retrouver, esquissée sur une feuille, une projection fidèle de la pensée de Bach que je prétendais transmettre : une promenade en montagne en tons pastel.

J'avais donc oublié, (bien que j'aie été acquitté de mon rappel) lapsus révélateur, que nous remettions aujourd'hui la scène, à l'heure du thé, dans la grande salle polyvalente, réfectoire où traîne un quart de queue qui subit régulièrement les derniers outrages.
Le programme concocté par les enseignants me semblait désormais plus tenir du sortilège que de l'enchantement.
Le décor spontané d'un atelier où se côtoient et échangent des amateurs chaotiques s'étant transformé sous l'effet d'une negentropie funeste qui brisait le décor intimiste initial.
J'ai même, à un moment de la matinée, envisagé de téléphoner pour dire que j'irais me faire voir ailleurs, caressant l'idée folle de proférer un discours florentin.
Me traitant de tous les noms de pleutre, il a fallu que je me chapitre, boive ma honte à la lie et raisonne pour ne pas décrocher (le téléphone) et laisser le temps faire basculer le fléau.

15h15 précises. Appel masqué sur mon portable (dont le numéro est connu d'à peine plus de personnes qu'il ne comporte de chiffres). Je décroche et entends la voix penaude de l'organisateur de la tea-party m'informer que, hélas, la professeur de dessin ayant eu des vapeurs à midi, l'atelier n'aurait pas lieu.
Rien de grave, rassurez-vous, juste une indisposition passagère.

Mes collègues ont pris l'habitude d'agiter au pas de la porte un panneau où ils ont inscrit 3 bémols, me demandant de les mettre à ma portée, tonitruante.
J'ai, au terme de la communication, été pris d'un fou-rire libérateur, rompant la glace qui m'étreignait.
L'étage qui, pourtant, sait depuis belle lurette que je travaille aussi du chapeau s'est inquiété de m'entendre à gorge déployée.
Rires redoublés quand mon portable, manifestement mal entendant, m'a sonné pour m'informer que la table de Monsieur était avancée.
Peu me chaut.
Je vais donc pouvoir finir cet enregistrement et me rendre à mon cours de chant, l'âme apaisée et la conscience tranquille.
Je connais la chanson !


  • Current Mood
    flirty flirty