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Edification [21e aoû. 2005|07:19 pm]
RacReciR
[Humeur |contemplativecontemplative]
[Ecoute |Mozart - symphonie concertante pour instruments à vents - Ramallah/Palestine - Baremboim]

queue de pieIls ont fait un long voyage pour s'approcher de plus près de ceux qu'ils ne pourront plus jamais voir.

Je me suis demandé ce soir, en regardant la retransmission du concert de Ramallah en direct sur ARTE, pourquoi je continue à m'échiner à apprendre le piano.
J'ai en effet vu hier un reportage de présentation de l'événement, l'Orchestre Diwan du Moyen-Orient, regroupant israéliens et arabes à l'initiative de Daniel Baremboïm (palestiniens, jordaniens, libanais et egyptiens).
J'y ai notamment entendu et vu un enfant de dix ans jouant une sonate de Beethoven comme jamais je ne serai capable de jouer.
Vitesse, souplesse, assurance, compréhension de la pensée musicale. Tout est possible pour qui apprend la musique depuis son plus jeune âge, où le cerveau est en mesure de se configurer en fonction de ses premiers apprentissages.
Après, il est trop tard.
J'écris cela sans amertume. C'est un constat factuel et je ferai mon possible pour rendre cette prédiction fausse sans que cela ne corrompe ma quête de la musique par un apprentissage que je sais objectivement improbable.
Il est toujours possible d'apprendre et de se perfectionner à tout âge mais il est un moment où il n'est quasiment plus possible d'accéder à cette connaissance intime, nouée depuis l'enfance et qui modèle la pensée même du musicien.
Tout lui est musique.
Tout l'univers est représenté par des lignes mélodiques et les harmonies qui le traversent.
Mon cerveau, ainsi que celui de beaucoup d'entre nous, a été programmé grâce au texte et au calcul. Même l'oral est transcrit en images dont la structuration arborescente est celle d'une phrase.
La musique est par essence fractale. Deux notes consécutives produisent des harmoniques d'une complexité qui dépasse toute capacité de calcul. Alors imaginer ce qu'une ligne mélodique ou même une partition entière peut donner ?!
Un musicien est capable d'entendre ces harmonies, de sentir les forces qui traversent et de les accompagner. De déterminer où elles commencent et dans quel espace elles se propagent. Comment leur offrir un champ d'expression privilégié, comment les faire résonner.
Un morceau de musique est un être vivant d'une complexité remarquable dont l'intersection avec notre univers reste cependant aléatoire.
L'aléa étant la bonne volonté et l'inspiration du compositeur d'abord, des interprètes ensuite.
Les instruments étant les calculateurs qui développent les harmonies et les matérialisent en ondes sonores.
La musique nécessite en effet un médiateur ou ambassadeur qui lui donne corps. C'est la responsabilité de l'artiste et de son instrument que de remplir cette fonction. Exprimer une pensée qui n'est pas sienne, lui donner corps, la défendre sans la trahir tout en tenant compte de l'auditoire potentiel, requiert des qualités et un entraînement intenses et longtemps ingrats.
L'instrument ne doit plus être un problème, il doit devenir un appendice au cerveau de l'interprète et le moyen d'exprimer une pensée d'une tout autre nature. La quintessence du calcul où l'harmonie des nombres engendre celle des sons et nous rappelle la singularité de notre condition humaine.
Un morceau de musique peut vivre très longtemps. Il est immortel par essence. Nous jouons encore de la musique médiévale.
Plusieurs siècles nous séparent des compositeurs et, pourtant, ils sont là et nous continuons à entendre leurs pensées telles qu'ils les ont alors formulées.

La ville est dans l'homme
presque comme l'arbre vole
dans l'oiseau qui le quitte

Ferreira Gullar, né en 1930,
in Poème sale, éd. Le Temps Des Cerises, trad. JM Beaudet


Il est des phrases telles celle-ci pour lesquelles je donnerais ma vie en échange du bonheur de l'avoir écrite.
Tout l'univers résumé élégamment en quatorze mots.

C'est, finalement, pourquoi je continue à apprendre la musique.
Je sais que cet apprentissage me dépasse et me dépassera toujours.
J'ai besoin d'apprendre à canaliser cet atomique centre de l'univers que, par le biais de mes sens et de ma pensée, je perçois et construis.
Seule une expression artistique, musique, dessin ou écriture offre de réelles perspectives de transcendance : rationnelle et respectueuse d'autrui.
LienRépondre

Comments:
From: (Anonymous)
2005-08-22 06:39 pm (UTC)
Des mots qui touchent.
Parce qu'ils sont vrais.
Ces phrases, tu les écris aussi.
Merci.
(Répondre) (Thread)