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Marathon - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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Marathon [13e sep. 2005|11:41 pm]
RacReciR
[Humeur |complacentcomplacent]
[Ecoute |Bach - ricercar à 3]

Je m'en veux.
J'ai connu ce dimanche soir un moment de grande faiblesse qui m'accable d'une honte dont je ne sais comment me défaire.
J'ai regardé la télé.
Plutôt que d'essayer de comprendre comment se construit la suite chromatique qui constitue le pivot du ricercar à 3 dans lequel je suis perdu depuis quelques semaines, je me suis vautré devant une émission du service public, ONPP, qui par un hasard que je ne qualifierai pas, découvrait le succès des blogs, incarné par un auteur-invité sur le plateau, déguisé en écran d'ordinateur, de crainte que son employeur ne le reconnût.
L'incarnation du grotesque.
C'est là que j'ai entendu le présentateur-vedette, bouffi de suffisance, s'adresser à notre blogueur ainsi qu'il eût parlé au dernier des ânes-alpha-bêtes (je cause avec bien plus de considération à mon chat, Hercule(E.)). Et d'assurer son auditoire, toujours à l'affût d'un bon mot, qu'un blogueur était par essence un être déséquilibré, en manque d'affection et d'amitié, avant de lancer à la cantonnade que si une once de talent se fût égarée en pareille compagnie, elle n'eût pas manqué de susciter une vocation d'édition de la part de son auteur.
Comme s'il était donné à tout écrivain de se faire publier quand bien même il lui en prendrait le désir.
La rentrée (car les livres et les romans procèdent désormais à des rentrées - d'argent - pour leurs éditeurs) a ainsi vu fleurir plus de 600 ouvrages.
En acceptant le postulat qu'ils comptent autant de chefs-d'oeuvre, quand voudriez-vous qu'un même lecteur les lût tous ?
600 chefs-d'oeuvre qui pavent cette rentrée-ci.
Et notre plumitif bouffi de trouver évident qu'un auteur n'existât que pour être imprimé sur du velin.
Et pourquoi ne pas engager des moines pour procéder aux copies et aux enluminures pendant qu'il y est ?

Je mets au défi notre bouffon, par ailleurs bien content en échange d'un cachet rondelet, de montrer son minois et de réciter son billet d'humeur devant les caméras du service public, de disposer d'un lectorat potentiel aussi vaste que celui d'une publication dans la noosphère.
Au mieux, un chef d'oeuvre papier est-il vendu à quelques millions d'exemplaires. Qui ne rêverait d'une pareille consécration ? C'est tout le mal que je lui souhaite.
Il n'en demeure pas moins qu'une oeuvre portée dans la noosphère s'adresse potentiellement à des dizaines de millions de lecteurs éparpillés sur la surface du globe.
Elle sera sans doute automatiquement archivée par une kyrielle de robots qui la rendront accessible pendant des décennies alors que nos chefs-d'oeuvre invendus flétriront sous le pilon dans quelques semaines, quelques mois tout au mieux.
Tant pis pour l'auteur si son talent n'est pas au rendez-vous des prévisions de vente !
Le désir et le plaisir de la création et de l'écriture n'en sont cependant pas amoindris.
Ils sont, à leur tour, potentialisés et projetés dans l'espace-temps numérique.
Et ils ne sont pas à vendre.

Je suis donc coincé dans le ricercar à 3.
Je patine depuis deux semaines aux abords de la 105ème mesure, après avoir chanté 7 fois le thème royal.
Il me reste à déchiffrer 80 mesures qui comportent les 3 dernières expositions du thème et, surtout, deux pages d'un feu d'artifice chromatique dont la subtilité et la dextérité perturbent encore le gauche que je suis.
Une suite chromatique est une succession de notes ascendantes et descendantes qui, de demi-ton en demi-ton, serpente et conduit le chant lentement vers une autre tonalité et donc une autre couleur.
Bach utilise parfois des suites chromatiques, et c'est ici le cas, pour évoquer ou brosser différentes couleurs avant de revenir à la tonalité d'origine qu'il a enrichi d'une palette de nuances.
Un des avantages indéniables de travailler ce ricercar à 3, en sus de la ferveur que motive son apprentissage, est qu'il m'apprend à tenir la distance.
Jouer d'un instrument est physiquement et mentalement contraignant, difficile.
Il faut en effet en chanter les différentes voix et les menant à leur résolution. D'un pas égal et souple jusqu'à leur terme.
Plus un morceau est long et plus il est arithmétiquement difficile.
Il requiert, en plus des qualités techniques, du sens de la musique et du rythme, que le pianiste ait acquis la résistance physique et mentale suffisantes pour ne pas se laisser gagner par la fatigue ou la perte de concentration qui le guettent note après note.
Jusqu'ici, le deuxième mouvement du concerto italien étalonnait ma résistance.
Son interprétation nécessite, en effet, quelques 4 ou 5 minutes.
J'ai donc fini par apprendre à construire un espace-temps de cette dimension.
A force de répétitions.
Les longues séances passées à pousser de la fonte dans les salles de musculation s'avèrent, par ailleurs, étonnamment précieuses dans l'acquisition de ces résistances.

Le ricercar à 3 est cependant autrement plus complexe que le concerto italien.
Les 185 mesures qui le composent s'égrènent lentement pendant 6 à 8 minutes, développant trois voix et un contrepoint d'une rigueur canonique dont l'harmonie s'étend de la première à la dernière note.
Cette fugue représente, avec son aînée à 6 voix, la quintessence du génie de Bach.
Elle matérialise cette magnifique ambivalence de la complexité de l'architecture et de la construction, alliée à la simplicité, au dépouillement du style et des matériaux qui conduisent à un hymne où, dans cette cathédrale, trois anges marient leur chant.
Il s'agit de l'Offrande Musicale.
La ferveur de Bach est omniprésente.
Nous sommes en 1747 et c'est Bach qui chante et qui remercie son Créateur au seuil de son existence.
Il est essentiel, indépendamment de ses convictions personnelles, de parvenir à faire sienne cette foi et de l'exprimer au cours de l'exécution. Sous peine de passer à côté de plusieurs niveaux d'interprétation.

Alternant avec des oeuvres moins complexes qui me servent d'exercice, je me surprends ces jours-ci à trouver certaines inventions faciles à jouer.
Relativement.
Il faut un certain temps pour que l'oeuvre mûrisse, se développe et que le chant résonne correctement.
Le temps que l'interprète apprenne à se fondre dans la pensée du compositeur.
6 à 8 minutes en présence de Bach justifient amplement ce marathon.
Et quelle ivresse pendant l'effort !

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