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Robinson Crusoë - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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Robinson Crusoë [7e oct. 2005|10:54 pm]
RacReciR
[Humeur |indescribableindescribable]
[Ecoute |Bach - ricercar à 6]

Je suis sur un nuage.

J'ai vécu un vendredi incroyable.
A peine, corps et âme terminé, j'avais mon cours hebdomadaire de piano à l'école de musique.
C'est là que le chef d'orchestre, qui accordait une pause à son orchestre, passe devant la salle où trône le quart de queue sur lequel ma professeur et  moi travaillions le ricercar à 3.
Le premier prix de contrepoint qu'il fut rentre alors dans la salle, passe les mains par-dessus les miennes et commence à m'expliquer des subtilités de l'oeuvre.
Des explications qui dépassaient parfois mon entendement mais qui m'ont clairement montré où sont les briques du mur auquel je me heurte.
Après lui avoir respectueusement cédé la place, il s'installa au clavier et s'ensuivit une master class dont ma professeur et moi étions les seuls élèves où il enchaîna une explication de la partie du ricercar sur laquelle il m'avait entendu buter (mesures 109-122), puis, emporté par sa fougue, développa son explication pour englober l'enharmonie d'un des thèmes de Tristan, le leitmotiv de la Walkyrie (celle qui annonce son destin fatal à Siegmund) et, pour couronner ma journée, se lanca  - sans partition - dans l'interprétation du ricercar à 6.
Il me fit entendre calmement, posément, l'entrée de chacune des 6 voix qui composent cette fugue.
...tout en s'excusant d'interrompre un cours qu'il venait de transfigurer en quelques 45 minutes.
J'ai rarement vu autant de gentillesse et d'intelligence réunies sous un même front.

Et, chose incroyable, après nous avoir quitté pour reprendre ses répétitions (toujours en s'excusant d'avoir perturbé un cours), ne voilà-t-il pas que je le vois revenir, le livret des inventions à la main et, me disant "puisque vous travaillez Bach vous avez bien dû voir ...", il se lanca dans l'explication d'éléments de 2-3 inventions que je travaille depuis des années, me soulignant des canons et des renversements dont certains m'avaient échappés.

Vous pouvez imaginer l'émotion qui a pu m'envahir.
De retour depuis une heure, j'ai l'impression d'avoir été projeté dans la stratosphère.
Je vais me pincer pour m'assurer que c'est vrai.
Aie ! 
La vie est décidément une bête curieuse.

Le ricercar à 3 me force par ailleurs à jouer en fond de clavier.
Il est un moment où il n'est pas possible de jouer les suites de notes, de les atteindre simultanément, si on n'est pas en fond de clavier.
Le pianiste amateur que je suis a parfois tendance à rester superficiel de peur de se faire peur et, depuis des années, joue en utilisant la partie blanche du clavier.
Je contourne soigneusement les touches noires. J'appuie dessus quand cela est nécessaire mais suis très imaginatif pour les survoler le moins longtemps possible.
Au lieu de garder les mains et les doigts bien parallèles au clavier, je me contorsionne ainsi et aboutis parfois à des positions étonnantes qui me valent d'innombrables remontrances et admonestations de ma professeur de piano.
Forcément, elle ne comprend pas que le clavier puisse faire peur.
Et c'est pourtant le cas.

Je suis capable d'affronter à peu près n'importe qui ou n'importe quelle situation sans laisser transparaître ce sentiment et, bêtement, devant un clavier de piano, j'ai peur.
Le piano développe un son et des harmonies d'une telle puissance que je tremble par anticipation à l'idée que mes doigts puissent se tromper de touche et provoquer, au hasard de l'erreur - la fausse note, un cri de douleur ou de rage qui me glace d'effroi.
Mon éducation m'interdit par ailleurs de montrer ma peur devant une dame, a fortiori  si elle ne semble pas impressionnée par l'objet de ma frayeur.

Les noires représentent en effet les bémols et dièzes, c'est-à-dire les notes que le lecteur médiocre que je suis a du mal à discerner rapidement.
Je lis un ré avant de remarquer le ré dièze.
Surtout si le dièze est à l'armure (c'est par ce terme guerrier que l'on appelle les signes cabalistiques qui figurent à gauche à chaque ligne d'une partition - une armure !).
Ces notes noires sont souvent associées aussi en musique à des altérations.
Les touches noires étant, comme leur nom l'indique, noires sont par ailleurs de taille plus réduite et éparpillées sur le clavier à intervalles réguliers mais discontinus alors que les blanches sont plus larges et continues.
Il est donc aisé de passer de blanche en blanche sans trop risquer d'erreur alors que les noires sont rarement successives dans une tonalité donnée.

Vous admettrez qu'il y a de quoi avoir légitimement peur d'une altération qui se promène librement en armure et souhaiter rester le plus souvent possible sur les blanches.
N'y voyez aucune sorte de racisme. Ce n'est pas moi qui ai inventé le piano et assigné aux noires le rôle le plus redoutable.
D'ailleurs les clavecins sont souvent inversés avec les tons en ébène et les demi-tons en ivoire.
L'épinette que j'ai taquinée pendant des années provoquait cependant une peur moindre, le son en étant plus ténu.

Mais on n'a peur que de ce que l'on ignore et connaître ce clavier est un préalable pour apprivoiser le saurien.
Depuis que j'ai réalisé cette peur et me la suis formulée à moi-même, je passe mon temps à forcer mes mains à jouer en fond de clavier.
J'en suis encore au stade où pleuvent les fausses notes et les glissades approximatives.
Je ferais sans doute mieux de me mettre au casse-briques
Il ne me fera plus peur.
LienRépondre

Comments:
[User Picture]From: velsatis
2005-10-09 06:41 pm (UTC)
C'est très intéressant ton histoire (elles sont toujours intéressantes tes histoires pour moi), mais dis-moi ça veux dire quoi "ricercar"...?
(Répondre) (Thread)
[User Picture]From: ricercar07
2005-10-09 08:03 pm (UTC)
Merci merci *rougissant*
J'ai fait une note ou deux il y a quelques semaines pour l'expliquer.
Un ricercar, c'est un genre de fugue particulière (du moins chez Bach qui en a fait un acrostiche).
Ca vaut aussi dire "rechercher" en Italien (ricercare).
C'est aussi le thème d'un livre culte en Intelligence Artificielle (Gödel, Escher, Bach de Douglas Hofstadter).
Bref, ça représente plein de choses à la fois et, normalement, j'ai oublié une palanquée de définitions.
C'est aussi la quintessence de la réflexité (un système qui se décrit et se construit lui-même)
C'est ça aussi un ricercar ;-)
(Répondre) (Parent) (Thread)