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répétition et désaccord [29e nov. 2005|12:18 am]
RacReciR
[Humeur |accomplishedaccomplished]
[Ecoute |Bach - ricercar à 3]

Il m'arrive souvent de ne pas être d'accord avec les personnes que je côtoie.
J'ai appris, avec l'âge, à considérer cela comme une chance insigne.
L'ennui commence souvent à poindre son nez quand ronronnent la satisfaction et la béatitude partagées.
Entendez-moi bien, je ne cherche pas pour autant le conflit.
J'exprime et argumente mon désaccord.
Celui-ci concerne généralement une  idée ou un concept que je me trouve  instancier de façon différente de celles qui me sont proposées.
Je tente alors d'analyser les considérations qui amènent mon interlocuteur, que je présume aussi soucieux que moi de respecter sa perception, à construire une représentation aussi différente que celle que j'ai pu tirer des mêmes phénomènes observés.

La musique et l'Art sont un exemple particulier.
Je suis (amateur de musique) baroque.
La quintessence de la musique non émotionnelle ainsi que la décrit une amie qui oppose Liszt et Bach dans un Yin et Yang musical.
L'émotion et le mathématique.
Le brillant et la vacuité.

Je ne perçois pas de différence.
C'est ainsi que je me retrouve, naturellement, en désaccord.
Mais ayant déjà eu cette discussion,  je la soupçonne de vouloir m'entendre argumenter plus précisément.
Je me sens profondément matheux et non moins profondément romantique.
Bach incarne ma vision du romantisme.
Discrète.
Je réfute le flamboyant comme définition ou comme compagnon inséparable du romantisme.
La lumière blanche opposée à la couleur.

Qui de Cyrano de Bergerac ou de Christian de Neuvillette est le plus romantique ?
Celui qui hurle à tout va "je t'aime" ou celui qui, pour assurer leur bonheur, sacrifie son amour en cédant ses vers et l'être de ses rêves à son rival ?
Est-ce celui qui flambe en Porsche ou celui qui, plein d'attention, veille quotidiennement à devancer le moindre désir sans jamais envahir l'espace de l'être cher, ni se mettre en avant ?

Ainsi, si l'histoire est vraie, le ricercar à 3 a été improvisé par Bach sur un pianoforte qu'il découvrait.
D'où ce thème en notes longues qui lui permettent d'entendre les premières harmoniques.
Puis, au fur et à mesure qu'elles se développent, se construit le chant.
Le thème résonnera à dix reprises tout au long des trois voies qui tissent cette fugue.
Vous pouvez écouter toutes les versions de cette fugue au clavecin. Vous entendrez rarement les thèmes chantés par la voix médiane.
L'Alto.
La voix favorite de Bach.
L'instrument qu'il affectionne et dont il tient la position dans l'orchestre familial.
C'est donc cette voix qu'il faut utiliser comme pierre de voûte. C'est elle qui guide la main de l'architecte.
La fugue, dans l'art du contrepoint, ressemble étrangement à la construction d'une cathédrale.
Style épuré, économie des moyens, cohérence de l'ensemble.

La différence entre Bach et Liszt est en effet considérable.
Elle reflète près de 200 années d'évolution de la musique occidentale.
Bach a entendu un pianoforte pour la première fois en 1747 quand il fut reçu par Frédéric de Prusse qui en avait commandé une dizaine à Sielberman (il avait été déçu par les premières versions présentée en 1726).
Erard inventa le double échappement (qui permet de jouer un note répétée très rapidement) en 1823.
Beethoven, Chopin et Liszt n'auraient sans doute pas existé s'ils n'avaient été nourris de Bach dont ils ont dévoré la moindre page qui leur est parvenue.
Que dis-je, infusés dans Bach.
Ils disposaient aussi d'un nouvel instrument, le piano moderne, qui permet de moduler le son et de procéder au sustenuto.
Le contrepoint est souvent vu par nos esprits occidentaux comme une architecture rigide, contraignante et, en dépit du talent du compositeur, incapable de véhiculer des émotions.
C'est aussi vrai que les amours galantes du XVIIième siècle, que la carte du Tendre que les précieuses des salons parisiens.
Mais je m'égare et affubler la musique d'un qualificatif m'apparaît parfois intrinsèquement vain.

Sitôt rentré de cette journée de travail et, à peine ma tenue d'intérieur enfilée (jeans, t-shirt en échange du costume-cravate) je me suis donc assis au piano.
Le ricercar à 3.
D'une traite.
La première fois, à froid.
Presque sans faute.
Quelques étourderies, deux-trois passages moins bien mémorisés.
Une ou deux difficultés techniques mal maîtrisées (des écartements que mes mains, de taille modeste, appréhendent encore mal).
J'ai n'ai perdu qu'une voix, au  neuvième et avant-dernier thème, à l'alto, avant de me ressaisir pour terminer cette fugue.
Bref, une demi-douzaine de noeuds qu'il faut que je dénoue et renoue séparément.
Les derniers noeuds.
J'en ai encore la chair de poule.
Mes mains et mes doigts se sont mis à trembler, la fugue achevée, sans que je ne pusse rien faire pour les contrôler.
Mais j'avais eu accès, imparfaitement, à onze minutes intenses.

Le temps qu'il me faut pour entonner ces dix chants, re-visiter la cathédrale, m'attarder devant un détail que j'avais mal entr'aperçu lors de ma dernière visite.
Le motif en creux qui répond d'un bout à l'autre de la fugue à un homologue.
Les miroirs partout disséminés.
Et cette lumière vespérale qui se reflète dans un vitrail.
Aveuglante.
Quelle foi, quelle science et quel entendement de la part de l'architecte !

L'ataraxie.
Le vide absolu dans mon esprit et la révérence devant cette fugue improvisée au pianoforte.
Il m'aura fallu cinq mois de déchiffrage et de pratique assidus avant d'entrevoir cette improvisation dans sa globalité.
Après l'avoir écoutée, religieusement, depuis près de vingt ans.

Baroque.
Une architecture simple.
Le thème royal, ces 21 notes (22 en comptant le silence) qui se décomposent en quatre fragments qui vont être articulés tout au long des dix expositions.
Suivi d'un contre-chant qui est repris par chacune des voix.
Un thème rêvé pour découvrir et exploiter les harmoniques du piano baroque dont la fugue explore les quatre octaves dans leur totalité.
En tierces, en arpèges, les octaves, les suites et gammes chromatiques ascendantes et descendantes.
Basse, alto et soprano.

Des miroirs partout.
Petits, grands, renversés, déformants,...
Décalés dans le temps et dans l'espace.
L'objet de cette fugue est un feu d'artifice harmonique centré autour de ces notes lancinantes qui scandent le thème.
Un pont harmonique qui enjambe ce que je me complais à imaginer le Styx, avant de mettre un pied dans un au delà qui s'estompe.

J'ai, bien entendu, et en vain tout au long de la soirée, tenté d'en capturer et de mettre en boîte un avatar.
Celui qui est présenté ici s'interrompt quelques notes après le pont, mesure 127.
J'ai, pour l'occasion, testé les talents de ma nouvelle caméra, dotée d'une fonction focalisation automatique.
C'est ainsi que je l'ai surprise, déroulant le film, animée d'intentions et d'une volonté propres qui n'ont pas manqué de me surprendre.
Posée sur un pied, elle épie le moindre de mes gestes et traque les doigts patauds qui esquissent leur chorégraphie sur ce clavier, source de tant d'émotions et de voyages si lointains.

Terre !
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Comments:
From: (Anonymous)
2005-11-29 08:20 pm (UTC)
Je ne cherche pas à comprendre.
Je ne désire pas essayer.
Simplement clore le reste, et écouter les mains danser.
Sentir les voix se superposer, glisser, s'échapper, prendre l'une sur l'autre.
Construire.
Depuis ces quelques temps, vous m'avez appris Bach.
Maintenant,
Vous m'avez donné envie de continuer, encore et encore.
Oublier le mur, et jouer, simplement.
Demain, je recommencerai.
Merci.
(Répondre) (Thread)