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Cadavre exquis : pensées créatrices - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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Cadavre exquis : pensées créatrices [13e déc. 2005|01:54 am]
RacReciR
[Humeur |artisticartistic]
[Ecoute |Bach - ricercar à 3]

Franchir le mur.
Concentré, pris son élan et hop c'est parti.
Il joue les mêmes morceaux depuis sept ans.
Bach et un peu de Satie.
Les inventions, quelques préludes, deux fugues, des gnossiennes.
Une toute petite trentaine en tout.
Il joue ce maigre répertoire tous les jours depuis qu'il en a intégré les partitions.
Par coeur.
Et il persistait à y laisser se glisser des fausses notes.
Pas par ignorance. Il connaît les partitions note à note.

Il avait perdu cette étincelle de vie, celle qui permet de jouer un morceau pour la 7x365=2555ième fois comme si c'était la première fois.
De l'entendre, unique, à chaque invocation.
L'harmonisation du piano a développé son toucher du clavier.
Il pense depuis peu à mouvoir les phalanges des doigts et non plus simplement poser un doigt sur une touche.
Ce dosage permet de timbrer plus précisément les sons.
De moduler chacune des voix qui s'expriment et qui chantent le contrepoint.
Les critiques du XVIIième siècle décriaient déjà la musique de Bach comme "trop difficile" car développant plusieurs voix égales.

La musique de Bach se joue en effet de tous ces registres simultanément.
Il est donc important que l'interprète dispose des moyens de moduler l'ensemble des voix qui se développent.
Il peut, en fonction de son intention, attirer l'attention de l'auditeur sur tel ou tel fragment particulier qu'il juge pertinent.
C'est une décision d'interprétation respectable.
Le problème naît au moment où cette interprétation est mémorisée puis exhibée comme un modèle.

L'enregistrement est, à cet égard, dévastateur.
Il fixe pour l'éternité une interprétation particulière.
Celle que l'artiste a voulu invoquer à ce moment-là.

Il ne peut pas y avoir deux versions identiques d'une musique quelconque.
Aucun être humain n'est capable d'accomplir pareil exploit.
Il peut tenter de s'en approcher.
C'est ce qui définit le vivant.
Deux interprétations successives de la plus simple phrase musicale différeront mathématiquement.
Quelques fractions de secondes, une note un peu plus timbrée, plus rapide, des harmoniques différentes.
L'enregistrement dira, quant à lui, toujours la même chose.
Par définition.
C'est ce qui détermine que les ordinateurs ne soient pas musiciens.
Ils interprétent deux instances d'un même morceau avec la même intention.

C'est un cycle d'apprentissage normal.
Mais c'est aussi,  effet pervers d'un enseignement mimétique, la généralisation de l'enregistrement comme modèle de pensée musicale.
Elle stérilise l'interprétation et tue la musique.
C'est ainsi que cela se joue.

Il y a une façon de franchir le mur.
Les notes au bout des doigts, s'asseoir devant son instrument et écouter la musique.
Imaginer les pensées créatrices.

Elles ne peuvent être exposées en une seule interprétation.
C'est une assertion complexe à entendre pour qui ne pratique pas la musique et dont l'oreille n'est pas exercée.
Différentes structures sont ainsi exprimées dans une même invention ou fugue.

En exposer un sous-ensemble déterminé élimine la possibilité d'autres représentations simultanées pour une interprétation particulière.
La polysémie est consubstantielle du contrepoint.
La combinatoire qui s'y exprime est fonction du nombre de motifs et de voix exposés.
Le ricercar à 3 comporte ainsi des joyaux qu'il est impossible, même à vouloir saturer l'oreille, de rendre à tension identique pendant les quelques 9 minutes que requiert l'interprétation.

C'est un fractal de motifs combinés à l'infini qui se développe.
Il est donc impératif de moduler les 3 chants et l'ensemble de leurs articulations.
Un choix arbitraire que fait l'interprète de souligner telle ou telle partie.
Une décision, prise en temps réel, qui reflète les sentiments qui l'animent au moment précis de l'exécution.

C'est donc promener un cadavre que d'écouter 2555 fois la même interprétation, figée dans son rictus, exquis.
La musique, vivante, est entendue, éphémère.
La combinatoire des motifs est quasi indénombrable.
Il est ainsi loisible debjouer un nombre considérable d'interprétations qui l'illustrent sans en circonscrire la beauté.

Imaginer la pensée créatrice.
Après plus de 2550 tentatives, je commence à avoir une petite idée pour quelques unes d'entre elles.
Il serait temps.
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