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Soumission, Obéissance, Servitude - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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Soumission, Obéissance, Servitude [14e jan. 2006|11:08 pm]
RacReciR
[Humeur |blankblank]
[Ecoute |Bach - ricercar à 3]

Patricia & John

Ma grand-mère qui était une femme dévote, paix à son âme, a veillé notre enfance telle une Gorgone.
Elle occupait donc le diwan et le plus clair de son temps, le chapelet à la main, le mot assassin au bord des lèvres.
Le rire, le jeu, le sport, la lecture et autres billevesées, hissés au rang d'insupportables hérésies sanctionnées par un regard glacial, d'un verbe acéré accompagnés, si besoin, d'une main leste.
Sans que jamais elle ne vît de contradiction entre l'amour de son prochain, jeu d'écritures, et sa complexe pratique personnelle : qui aime bien châtie bien.
"Bien" étant pris dans l'acception "beaucoup".

Je suis cependant mal placé pour me plaindre. Le rôle d'aîné de la famille, gracile, mâle de surcroît, m'octroyant automatiquement le statut envié de favori auquel on pardonne parfois alors que ma soeur, benjamine de 15 mois, a subi, médusée, ces foudres implacables pour expier d'être née, femelle, brune, bien charpentée, typée orientale...

Dix "je vous salue Marie" et un "Notre-Père" répétés à l'infini.
Mantra, psalmodie, transe, rosaire, prière, méditation, choisissez votre religion.
L'important est de parvenir au vide.
Je me suis inspiré de cette pratique, la malice exceptée, pour l'apprentissage du piano : les inventions à 2 et 3 voix rythment ainsi mon quotidien.
Pas une journée sans que je les égrène une à une avant de poursuivre l'étude de la fugue dont j'apprends les subtilités.

Il en est qui s'échauffent les doigts en récitant leurs gammes. J'ai, quant à moi, choisi Bach comme maître de musique.
Au risque de paraître radoter, j'invite le lecteur aléatoire à compulser les quelques lignes introductrices qu'il a rédigées pour présenter son invention : une méthode pour apprendre le clavier.
Les 30 morceaux qui forment cette invention, 15 fugues à 2 voix suivies de 15 fugues à 3 voix, ont en effet été conçus pour apprendre le clavier à un enfant.
De Do Majeur à si mineur, l'essentiel des tonalités que le tempérament de Bach déclinait.
Un des fils de Jean-Sébastien, Wilhelm-Friedmann, 8 ans, fut ainsi le premier bénéficiaire de la méthode.

Préparation à un long voyage.
Bach a ainsi pris les différents éléments qui fondent un jeu et, un à un, les a exposés, répétés, martelés, ciselés, variés.

Gammes ascendantes et descendantes, tierces, arpèges, motifs, miroirs, trilles, chants en canon, passage de voix d'une main à l'autre forment la quintessence de cette méthode.

Les variations autour de ces inventions sont quasi-infinies.
Il est ainsi possible de les jouer lentement, très lentement.
Détacher le jeu d'une main en contrepoint d'un legato cantabile de l'autre.

Il est aussi loisible de les transformer en exercices de vélocité.
Toutes les difficultés du clavier et du contrepoint y sont résumées
Des sonorités d'instruments différents, qu'il s'agit de reconstituer au clavier en timbrant le jeu, qui se répondent en écho et dessinent une structure superposée à celle, canonique, de l'oeuvre.

Chacune des voix est composée de phrases qui, elles-mêmes, se décomposent en mots.
Chanter 2 ou 3 voix consiste donc à articuler 2 ou 3 mots qu'il est possible d'entonner de différentes façons.
Le chemin qui mène à la résolution de la fugue peut ainsi être multiple.
Des méandres de la pensée du compositeur sont invoqués et, le premier virage négocié, certaines interprétations ne sont plus possibles.

La découverte et le déchiffrage d'un nouveau morceau induisent, et dans cet ordre, la justesse, le rythme, l'expressivité puis la vélocité.
4 paramètres qui conditionnent le jeu.
Celui auquel je me livre est cependant simplifié.
A chaque répétition, 3 des 4 paramètres sont fixés (en fonction de mon humeur, des lacunes dûment constatées par ma professeur ou par les enregistrements que j'effectue à cet effet) que je m'impose de suivre.
Une fois les notes apprises, c'est tantôt la vélocité, tantôt le rythme qui prime.
C'est aussi parfois la basse qui continue (la main gauche conduit souvent le contrepoint) ou alors des jeux qui alternent d'une main à l'autre.

Il est entendu que je suis sensé, un jour, tout maîtriser simultanément.
La perfection n'étant cependant pas mon fort, je m'entraîne en m'autorisant un degré de liberté qui ne sera pas, le temps de l'exercice, sanctionné.
La règle du jour fixée, toute faute constatée impose de reprendre l'invention en cours à son début.
Il advient que pour tromper mes mains et mes oreilles je joue une octave plus haut ou plus bas ou, comble du masochisme, je sépare les deux voix (cela est impossible à 3 voix) d'une octave supplémentaire.
Il faudrait que je m'entraînasse à croiser les mains mais les quelques tentatives auxquelles je me suis risqué m'ont montré la difficulté de l'exercice.

Jusqu'à atteindre l'exécution réglée.
La perfection relative.
Les automatismes ainsi intégrés, l'esprit se libère. Le corps et, surtout, les doigts peuvent alors disparaître.
J'avais déjà constaté que le son s'améliorait proportionnellement à ma concentration.
Inversement proportionnel.
S'appliquer à bien jouer garantit un résultat déplorable.

Connaître la musique du bout des doigts signifie que l'interprète est un auditeur privilégié qui regarde et entend la musique.
Aucun ego ne doit cependant venir corrompre la musique.

A l'issue de ces 30 fugues, l'apprenti est, aux dires du maître, convenablement outillé pour entamer le Clavier bien tempéré puis l'Art de la fugue ou l'Offrande musicale.

Répétées inlassablement, certaines envolées réussissent, contrôlant l'amenuisement de la réflexion.
Elles induisent mécaniquement un détachement progressif du moi.

Je me suis ainsi surpris perdant la mesure de près de 9 minutes pendant lesquelles se jouait le ricercar à 3.
Concentré et présent le temps d'exposer le thème, suivi d'un trou noir qui s'étend jusqu'au puit gravitationnel de la sixième exposition. Nouvelle vacuité jusqu'à la neuvième reprise où la mécanique se grippe un peu et impose à l'ego de revenir habiter et diriger les doigts jusqu'au dixième grain, point d'orgue.

Etre et ne pas être.
Parfois, la nuit tombée, je laisse l'obscurité m'envahir.
Faisant corps avec l'instrument et la musique, et paradoxalement désincarnée, la fugue illumine de sa clarté, éphémère.
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Comments:
From: (Anonymous)
2006-01-18 03:49 pm (UTC)
passer de ta soeur au piano, ca demande un doigte de virtuose. je ne vois pas le lien sinon qu`on tape aussi dessus, j`ose esperer que mes cris etaient melodieux. on pourrait comparer les charpentes quoique je ne crois pas etre aussi trapue que ton instrument de predilection. ta grand mere une gorgone? oui, un detraqueur, un etre qui se nourrit de la misere morale des autres.
(Répondre) (Thread)
[User Picture]From: ricercar07
2006-01-19 08:09 pm (UTC)
La fugue avance effectivement bien (y a encore du boulot) et compter jusqu'à 10 à chaque répétition m'a, à la longue, rappelé le chapelet qu'enfants nous entendions égrené, étouffant nos rires (Ah oui, c'était dimanche, de retour de Bruxelles où nous avons fêté les 70 ans de ma belle-mère. Une fête de famille comme j'aurais aimé en vivre. J'ai dû comparer, forcément, et ce n'était pas à notre avantage). Je ne voulais cependant pas m'étaler là dessus, Plume(O.) juge mes écrits impudiques, aussi en ai-je fait une fugue de plus.
Je tente d'y exposer 3 sujets, au rang desquels figure l'auteur.
C'est la nature de la réflexivité.
(Répondre) (Thread)