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Le temps des cerises - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
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Le temps des cerises [22e avr. 2006|01:29 pm]
RacReciR
[Humeur |irateirate]
[Ecoute |Bach - Prélude en do mineur]

J'ai été méchamment agressé ce vendredi.
Le forfait a eu lieu en pleine journée à Paris, rue Philidor.
Ce n'était pas un échec au roi mais bien un très vilain tacle, irrégulier et vicieux.
Perpétré par ma prof de piano qui, en un petit quart d'heure, a presque réussi à me faire dire des méchancetés irréparables.
Presque, parce que je me suis retenu.
L'attaque était tellement inattendue et violente que j'ai commencé par me pincer, mentalement.

Petite mise en perspective.
Cela fait un peu plus de quatre ans que j'ai fait la connaissance de cette prof.
Nous avons lié une relation cordiale et nous voyons de temps en temps hors des cours de piano (des concerts, quelques dîners en ville ou le barbecue dans mon jardin en été).
J'ai eu beaucoup de mal à lui faire comprendre (je croyais qu'elle avait compris) qu'un adulte qui décide de jouer d'un instrument n'a pas forcément pour ambition de rattraper 30 ans de retard et qu'il peut légitimement vouloir faire de la musique pour son plaisir.
La musique vient en sus d'une activité professionnelle, par définition chronophage et la plupart des adultes que je connais utilisent la musique pour gérer et contenir le stress induit par leur quotidien.
Le choix du répertoire est donc essentiel.
Je lui ai donc rapidement exposé mes motivations, au début de notre relation, lui indiquant que je souhaitais travailler les inventions de Bach. Elle avait fini par s'y résoudre.
Je n'ai personnellement pas besoin de m'inventer des stress supplémentaires, m'estimant généreusement pourvu par mon karma.
Je ne vais pas en plus passer trois mois à travailler une étude ou un nocturne de Chopin alors que c'est du Bach que j'ai envie de travailler.
J'accepte en revanche de bonne grâce qu'elle me propose un programme contrapuntique, en fonction des éléments techniques ou harmoniques qu'elle souhaite me voir développer.

Je suis en train d'achever une brocho-rhino-sinuso-auriculo-saloperie et, pas très vaillant tout au long de la semaine, me faisais une joie de ce cours hebdomadaire de piano.
A peine assis sur le tabouret, la partition du prélude en do mineur sur le pupitre, elle décida de jouer la main gauche après que je lui eus expliqué que j'avais une boule quiès dans l'oreille droite, rendue sensible au bruit.
C'est vers la 14è mesure que l'explosion est intervenue.
Brutalement.
Elle me fit remarquer que certaines notes étaient coloriées (en orange).
Elles l'étaient déjà la semaine passée mais ce n'est qu'hier qu'elle fit semblant de s'en étonner  (alors qu'elle en connaît parfaitement la raison).
Je colorie les notes altérées.
Par facilité.
De toutes façons, après quelques semaines je n'en ai plus besoin puisque je retiens la partition de mémoire.
Elle me demanda alors de lui jouer une gamme de do mineur et, incontinent, je jouai la gamme mélodique au lieu de la gamme harmonique : la bémol, si bémol, do.
Sans réfléchir. 3 bémols à la clef. Je suis en do. Une tonalité mineure.
do, ré, mi bémol, fa, sol, la bémol, si bémol, do.
Notez qu'elle m'avait demandé de jouer la gamme de do mineur sans préciser laquelle.
Je trouve la gamme mélodique plus agréable à entendre que sa soeur harmonique.

J'aurais mieux fait d'assassiner une petite vieille dans un parking sombre après lui avoir fait subir les derniers outrages. Le crime aurait été moins horrible.
Jouer une gamme mélodique à la place d'une gamme harmonique mériterait la pendaison.
Elle a eu la langue bien pendue en effet.
J'ai été suffoqué par un torrent de méchancetés qui m'a laissé pantois.
J'étais, et dans le désordre, hautain, méprisant, n'en faisais qu'à ma tête, avais une théorie sur tout, contestais toutes évidences, ne respectais rien des siècles de tradition et ... usais d'un ton, que la femme qu'elle est, trouve parfois inacceptable.
J'ai même eu droit, comble de la perfidie, à un commentaire sur la servilité que j'aurais montrée à l'égard du chef d'orchestre quand ce dernier avait eu la gentillesse de venir me dispenser, en sa présence, quelques conseils et éclairages sur l'architecture de certaines fugues que je joue.
J'aurais été respectueux avec lui, ce qui prouvait bien ma misogynie et le peu de cas que je faisais de son enseignement à elle.
Je n'allais tout de même pas agresser quelqu'un qui me montrait des miroirs et des motifs que je n'avais pas découverts ?

J'ai alors réalisé, pendant cette diatribe à laquelle j'assistais un peu en spectateur, que le vase était brisé.
J'avais décidé, au vu du niveau des premiers arguments de la dispute, que je ne pouvais pas répondre. J'aurais été amené à proférer des phrases sans retour. Que voulez-vous répondre à quelqu'un qui vous traite de misogyne alors que vous la traitez exactement comme le premier mec venu ? Avec tous les égards dus à femme en sus.
Qu'elle a dix ans de moins que vous (ce qui n'est pas un défaut en soi, il y a juste dix ans d'expérience et de pratique en moins)  et pas beaucoup de pédagogie et persiste à demander aux adultes les mêmes exercices qu'aux enfants.
Je lui ai même expliqué que Bach, pour grand génie qu'il fût, savait se mettre au niveau de ses élèves.
C'est ça un bon pédagogue.
Ce n'est pas s'évertuer à parler un langage que, manifestement votre interlocuteur ne comprend pas, puis s'énerver qu'il ne saisisse pas les subtilités de votre pensée.

Bach donc, faisait faire des "gammes" pour délier les doigts de ses élèves.
La première année, des gammes.
Point.
Ca marchait avec la plupart des enfants qui, à cet âge, sont assez dociles.
Mais quelques étudiants étaient rétifs à ces exercices.
Ils voulaient jouer de la musique.
Pour ceux-là, Bach composa les inventions à deux et trois voix.
C'est la même chose que les gammes mais en musique.
Et ça apprend en même temps, en vrac, le contrepoint, l'architecture, le chant, la gestion de deux puis trois voix, la lecture, le phrasé.
En sus du délié des doigts.
J'en oublie sans doute.
Tout en musique.

J'ai donc expliqué à ma professeur que l'élève attardé que j'étais avait l'intention de faire ses gammes correctement.
Et elle persiste dans sa dichotomie entre musique et technique.
Sans faire le lien entre la technique et la pensée musicale.
Ca on en parlera quand tu seras plus grand.
Sauf que j'ai 42 ans et que plus grand, ce sera gâteux.
Si je suis capable de formuler la question, un pédagogue devrait être capable de se mettre à mon niveau et tenter d'y répondre.
J'ai donc conclu qu'elle comprenait ma question mais ne voulait/savait pas y répondre.
Elle a bien vu que le chef d'orchestre et moi parlions de niveaux d'abstraction (Bach et les nombres, décryptage des partitions, etc.) que j'abordais avec elle mais qu'elle écartait d'un revers de main (Non, la musique ne peut pas être ramenée à des maths, tu es trop réducteur. Je lui suggérai un jour, comble de l'ironie, de compter avec moi pour lui prouver l'intentionnalité de certains nombres, puis de guerre lasse, fis passer l'analyse de la 14è invention au chef qui la trouva intéressante, avant qu'elle n'acceptât de commencer à s'intéresser à la question).
Je ne vois rien de choquant que, concernant les nombres et leurs occurrences, le matheux pas trop idiot que je suis ait quelque chose à apprendre à une littéraire. Quelles que soient ses qualités. Indiscutables par ailleurs.
Je ne vois rien de perturbant non plus, analysant une oeuvre, de rechercher les conditions et les motivations qui ont présidé à son invention.
Les inventions et le clavier bien tempéré sont des études que Bach a écrites pour les différents niveaux d'élèves qu'il enseignait.
Si j'ai envie de m'inscrire dans cet enseignement, un professeur devrait m'aider plutôt que de m'opposer une autre méthode, pour efficace soit-elle.
Bach comme professeur, c'est pas mal quand même.
Je pense que nous avons tous à y apprendre.
Cela suffit à mon bonheur en tous les cas.
C'est une raison suffisante pour que je n'aie pas à en discuter davantage.
Je joue pour mon plaisir et Bach fait mon bonheur.
Ce sont des valeurs éminemment personnelles.
Je tente donc de le lui expliquer très courtoisement en lui apportant régulièrement les analyses que je commets, imprime et lui laisse.
Nous en discutons éventuellement une prochaine fois.
Je la laisse initier la discussion orale. C'est elle la prof après tout.
Je crains cependant que cette attaque empreinte d'une mauvaise foi qui m'a presque fait rire tant elle était outrances, ne mette un terme à notre relation.
Je n'ai pas l'intention d'engager le débat à ce niveau-là.
Je préfère jeter l'éponge.

Devant une pièce de Bach, je préférerais que l'on discutât sa technique, ses intentions, les gestes. Quand, comment cela a-t-il été composé ? Dans quelle intention ? Si c'est un exercice, quel en est l'objet (exercer certains doigts, apprendre un geste, apprendre à lire, ...) ? Quels chants faut-il mettre en valeur ? Quels motifs ? Quels miroirs ? Pour quelles raisons ? Y a-t-il une histoire ? Un cadre général ? ...

Que mes doigts patauds soient incapables de raconter tout ça tout de suite, m'apparaît évident.
Il me faut des semaines de répétition avant que les automatismes se mettent en place.
Mais je ne vois pas comment comprendre une oeuvre au point de la jouer par coeur, sans effectuer ce travail d'analyse et de compréhension.
J'en suis personnellement incapable.
J'ai aussi appris le ricercar à 3 par coeur en quelques mois, en n'ayant que deux inventions à trois voix à mon répertoire,  pour aussi lui montrer sur la durée (plus de 10 minutes) que j'entends vraiment ce que je joue.
Je ne suis pas certain, par ailleurs, qu'elle serait capable de l'interpréter cette fugue.
Pas par coeur.
Moi je peux et ça prouve au moins que Bach a raison.
Plus on apprend et plus c'est facile d'apprendre un morceau supplémentaire.
La courbe décolle très lentement et la masse critique est relativement élevée.
C'est pourquoi beaucoup abandonnent prématurément.

Que j'aie mauvais caractère n'est pas la question.
Pour une fois, je n'ai rien dit.
J'ai tout pris en refusant de proférer les mots blessants - parce que vrais - qui me brûlaient les lèvres et l'ai laissé commettre l'irréparable.

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