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Un monde bien policé [11e aoû. 2006|11:28 am]
RacReciR
[Humeur |awakeawake]
[Ecoute |Bach - Fugue en Ut - BWV 846]

Le jugement dernier, Van der Weyden - Hospices de Beaune

J'ai joint ma soeur sur son téléphone portable qui, en dépit des bombardements israëliens, continue à fonctionner vaille que vaille (mais j'ai ma petite idée à ce sujet).
Dernière blague qu'elle m'a rapporté du Liban : les dentistes seraient au chômage, ils n'osent plus poser de bridges.
Bon, je reconnais qu'il n'y a pas de quoi se décrocher la mâchoire de rire mais, m'ayant avoué être anesthésiée par la guerre, je lui pardonne la faiblesse du calembour.
Je sais aussi, d'expérience (la relecture de Primo Levi a ravivé le souvenir), à quel point la rationalité en temps de guerre peut sembler aberrante pour un observateur extérieur.
Mais je ne vais pas importuner d'éventuels lecteurs par des considérations auto-centrées, des calembours vaseux et risquer de gâcher ce magnifique mois d'août par des récits de guerre qui se déroulent loin, chez des sauvages qui ne méritent somme toute que le sort qu'ils auront.

Non, je vais, comme tout le monde, pousser des cris d'orfraie devant l'inhumanité et la barbarie des terroristes qui auraient voulu se faire sauter avec une petite demi-douzaine d'avions dans des conditions encore mal élucidées.
Comment donc, des papous barbus, à qui la civilisation occidentale a tout offert – éducation, culture, loisirs, humanisme, droits de l'homme – bref pétris de cette démocratie qui nous est si chère, crachent dans la soupe qui les a nourris et mordent la main qui les a élevés tout poupins (je pense avoir fait le tour des lieux communs) ?

Il est à noter que 2005 aura marqué le tournant définitif d'une étape (évolutionniste) en termes de terrorisme.
Jusqu'il n'y a pas longtemps (il y a une dizaine d'années), un barbu masqué se contentait de glisser une bombe dans un bagage mal contrôlé et il advenait ce qui devait advenir.
Les moyens de contrôle et de sécurité ayant été améliorés d'une part, la rage et la motivation des terroristes ayant aussi été décuplées d'autre part, ces derniers en sont arrivés à des extrémités où le poseur de bombe sait qu'il va mourir dans l'action qu'il va commettre.
Cela donne une idée du niveau de motivation ou des méthodes de recrutement des volontaires.

C'est hélas un bête problème de vases communiquants qui se pose. Il y a un trop plein d'un côté et un vide sidéral de l'autre.
Alors – les lois de la physique sont incontournables même pour les esprits les plus faibles – se crée une différence de potentiel qui va du plein au vide et, par réaction, une force qui s'exerce dans l'autre sens (du vide au plein).
Bref, le vide doit se combler pour qu'un équilibre se fasse.
Il y a théoriquement deux façons de réaliser l'équilibre : augmenter le potentiel le plus faible pour l'amener au niveau du plus élevé ou, au contraire, diminuer le potentiel élevé pour l'amener au niveau du plus faible.

J'ai toujours détesté prendre l'avion.
J'ai dû, en 43 ans d'existence, emprunter ce medium une grosse vingtaine de fois tout au plus tant mes instincts hurlent devant l'insécurité, l'irrationalité et la gabegie induits par ce mode de transport.
L'avion contribue, ainsi, à lui seul à une bonne partie du déséquilibre de la planète. C'est le mode de transport le plus polluant, le plus frivole et dont la sûreté demeurera toujours discutable dans la mesure où il vous met à la merci d'une foultitude de facteurs extérieurs qu'il est totalement impossible d'englober dans un raisonnement rationnel établi dans un temps fini, celui de l'embarquement.
Une fois arrimé à son siège, le passager est otage du pilote, des contrôleurs aériens, des techniciens qui assurent la maintenance de l'avion, de l'honnêteté et la rigueur des bagagistes, de la météo, de l'identité de ses voisins de vol, du hasard et de la nécessité.

Je ne supporte pas par ailleurs que l'on fouille mes affaires.
Qu'un douanier zélé, sous l'oeil impavide des ses collègues et des autres passagers, m'intime l'ordre (grrr) d'ouvrir mon sac et, de ses mains plus ou moins gantées, viole l'ordonnancement des objets personnels et forcément intimes que j'ai mis dans ma valise ou pis dans mon bagage à main.
Oui, je sais, en pareils temps agités, avoir de telles pudeurs est incongru.
Il n'en demeure pas moins que je tremble de rage à l'idée que quiconque s'arroge le droit de fouiller mes affaires et je revendique celui, inaliénable, que personne ne touche ce qui est légalement mien (je pourrais aussi bien tenir un discours sur la vacuité et l'illusion de la possession d'objets en ce bas monde mais tel n'est pas ici mon propos. L'animal primaire que je suis est, dans une large mesure, capable de montrer les crocs et de grogner pour montrer que son espace vital est envahi).

Ainsi donc, le monde merveilleux que l'on nous promet est ce monde si policé dont nous voyons, béats, les premières images à la télé.
Des files interminables de plus de 4 heures pour des vols qui, souvent, en durent moins longtemps.
L'angoisse et le stress engendrés par ces situations où la gestion des foules doit être alliée à la sécurité la plus absolue.
Des fouilles au corps sous les yeux multiples et inquisiteurs des fonctionnaires et des automates les plus sophistiqués : l'oeil inquiet et le doigt sur la gâchette.

Les guerres qui sont menées dans les pays arriérés du monde et dont nous nous soucions comme d'une guigne en parcourant le journal d'un oeil blasé ont pour prix, sonnant et trébuchant, nos libertés individuelles.
Celles-ci sont, méthodiquement, en train d'être ratiboisées une après l'autre sous les vivats de la foule apeurée.
Je me réjouis comme tout le monde que les attentats de Londres (à supposer que l'information soit avérée) aient été déjoués mais le résultat en termes de restriction des libertés individuelles est exactement le même que si les avions avaient explosé, les morts en moins.
L'impact médiatique est tel que les guerres en Afghanistan, Irak, Palestine, Israël et Liban sont soudain passées au second plan (les guerres du Timor oriental, du Soudan, du Sahara occidental, etc. ont, depuis des temps immémoriaux, été sorties de la liste des sujets d'actualité).
Le plan Vigipirate et ses homologues ont tous arboré une couleur rouge sang de circonstance et tout passager potentiel doit maintenant se soumettre à un traitement jusqu'ici réservé au bétail sur le point d'être mené à l'abattoir.

Il est donc désormais interdit d'emporter un bagage à main dans un avion. Seul est autorisé un sac en plastic transparent où l'on met obligatoirement ses papiers d'identité, ses lunettes, médicaments avec ordonnance et autre babiole.
La fouille au corps est systématique pour certaines destinations.
Ce ne sont ici que des mesures prises dans l'urgence.
Attendez donc que nos stratèges aient eu le temps d'imprimer les mesures qu'ils ont concoctées depuis belle lurette.
La prochaine étape sera la généralisation et l'obligation de se soumettre à des contrôles biométriques et radio-électriques complets avant tout déplacement.

Les citoyens ont déjà volontairement accepté un collier électronique qu'ils transportent dans leur poche ou dans leur sac à main.
Je les vois, régulièrement, s'en saisir à la moindre inquiétude, le regarder et lui murmurer des mots doux à l'oreille.
Le téléphone portable, car c'est de lui qu'il s'agit, équipe la plupart d'entre nous.
Ces appareils sont généralement toujours en position allumée et à une distance de quelques centimètres de leur propriétaire.
Ils émettent en continu une myriade d'informations dont la géolocalisation du chien-chien qui leur est affecté.
Ainsi donc, tout policier peut à tout moment obtenir une chrono-cartographie de tous les téléphones portables de son district.
Demain, une puce devra être implantée (sous couvert d'offrir une multitude de services à valeur fortement ajoutée) dont la présence permettra de suivre en direct les évolutions de la fourmilière.
Ne souriez pas !
D'une part vous avez l'air niais (vous êtes probablement filmé en lisant ces lignes) et, d'autre part, ce scénario est inévitable.
Sa probabilité de réalisation est supérieure à 99% dans un horizon de 20 ans.
Il y a déjà des zigotos qui se font volontairement implanter des puces RFID (de la taille d'une lentille ou plus petit) pour pouvoir entrer librement dans tel ou tel établissement à la mode, pour se tenir au courant de la position de leur conjoint ou marmaille et plein d'autres usages tout aussi absolument indispensables les uns que les autres.
La prochaine étape sera une campagne de publicité vantant les mérites de l'implantation.
Discret, sous la peau ou, plus pratique, dans un implant dentaire.
L'étape suivante consistera à rendre cela obligatoire auprès des quelques réfractaires qui auraient omis de percevoir les bienfaits de la technologie.
Le dernier pas sera franchi quand le premier pays imposera que tout nouveau-né soit équipé d'une puce avant de sortir de la maternité.

Il n'est pas exclu que des programme d'IA soient en service pour détecter des patterns de comportements spécifiques des utilisateurs (de portables aujourd'hui).
Imaginez ainsi que M.X ait l'habitude de réaliser un ensemble de trajets bien circonscrits dans un périmètre donné. Que ses communications soient bien identifiées avec un certain nombre de correspondants dont le profil est établi par ailleurs. 
M. X garde son téléphone dans sa poche, en veille toute la journée, et le pose à son chevet la nuit.
Cela fait des années qu'il en est ainsi.
Supposez alors que M. X modifie une de ses habitudes et commence à avoir des comportements erratiques ou se prenne à éteindre son appareil par intermittences.
Un programme de surveillance (nous vous proposons, contre un abonnement mensuel à un coût défiant toute concurrence, notre programme de "police de proximité" ou encore "sécurité pour tous". Brochure disponible sur simple appel téléphonique) sera rapidement en mesure de constater un écart par rapport à l'accoutumée.
Les caméras de surveillance, disposées un peu partout, prendront alors automatiquement en filature M.X afin de veiller à ce que sa sécurité soit toujours assurée. Tout comportement jugé anormal sera rapidement remonté en alerte auprès des autorités compétentes qui pourront alors, discrètement, intervenir et remettre notre mouton M.X dans le droit chemin, celui qu'il n'aurait jamais dû quitter.
Il n'est pas besoin que M.X modifie ses habitudes. Sa sécurité et son confort peuvent déjà être assurés en temps normal.

Il est même possible de guider un missile à partir du signal d'un téléphone portable bien identifié. Cela a été expérimenté avec succès sur des cadres palestiniens.
Les terroristes et les dirigeants de nos grandes démocraties ont hélas, et parfois à leur corps défendant, un point en commun.
C'est celui de se méfier comme de la peste des initiatives personnelles.
Ils abominent (sous différents aspects) nos libertés individuelles et, telles deux faces d'une même pièce, oeuvrent en synergie pour réduire celles-ci à néant.
Ils en ont les moyens et la nécessité fera loi.
Si c'est le seul moyen de se prémunir d'attentats terroristes (puisque désormais les terroristes sont prêts à sauter avec leurs engins), alors tous les moyens de surveillance et de contrôle individuels seront mis en place.
Démocratiquement.

Quelle peut bien être la prochaine étape de cette interminable escalade (car c'est une guerre sans fin qui est menée dont le seul but est d'offrir le moyen de contrôler les peuples) ?
Je suppose qu'un fou ira un jour avaler de quoi se faire sauter en plein vol et, dès le lendemain, nous devrons tous passer aux rayons X avant d'envisager d'embarquer pour Cythère.
Je suppose aussi qu'il est possible d'imaginer et d'élaborer des scénarios où les rayons X ne détectent rien.
Toute l'intelligence du monde ne pourra pas empêcher quelqu'un de se faire sauter s'il est réellement motivé et dispose des moyens ad hoc.

Dans l'histoire de l'humanité, la guerre "canon" contre "bouclier" a toujours été agitée comme un moyen d'évolution et de sécurisation.
Un canon(x+1) sera toujours capable de défoncer un bouclier(x).
Il suffit d'attendre que la technologie évolue.
C'est donc une boucle sans fin.

Comme le disait Franklin Roosevelt en son temps : "Celui qui est prêt à échanger sa liberté contre sa sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre".

Excusez-moi, je dois vous quitter, le téléphone sonne.
J'arrête donc ici mes propos oiseux et vous rend à ce début de WE de vacances où nombre de personnes doivent prendre l'avion.
C'est le seul moment où l'on soit sûr que vous n'échapperez  pas à la surveillance bienveillante que l'on a établie autour de vous.
N'oubliez donc pas d'éteindre votre téléphone portable en montant, le signal risquerait de perturber les instruments de vol !

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