?

Log in

No account? Create an account
Ma mère sur Internet - Quaerendo Invenietis [entries|archive|friends|userinfo]
RacReciR

[ Amorçage | RiceRcaR ]
[ Réflexivité | moi je ]
[ Archives | Réminiscences ]
[ Piano | Radio blog ]
[ Youtube | Videos ]
[ Home | In Principiam... ]

Ma mère sur Internet [16e sep. 2006|02:28 pm]
RacReciR
[Humeur |amusedamused]
[Ecoute |Bach - Ricercar à 3]

appareil à dialyse en fonctionnement

J'ai été frôlé de près par la grande faucheuse cette semaine.
Pendant toute la matinée de jeudi, j'ai cru avoir perdu ma mère.
A 8h45, au moment où je fermais les volets pour me rendre dans ma cellule, le téléphone sonne.
Je décroche inquiet (j'avais une prémonition depuis la veille). Le médecin de ma mère m'informe qu'elle ne s'est pas présentée à sa dialyse prévue à 7h.
Sa concierge, appelée par mes soins, monte la voir puis me raccroche au nez m'informant qu'elle fait un malaise et que je suis prié de venir fissa.
Pompiers, samu, clinique où je la retrouve dans un brancard inconsciente et présentant tous les symptômes d'une attaque cérébrale.
Quoique inconsciente, elle était agitée et ne bougeait pas la partie gauche. Seuls le bras et la jambes droites allaient dans tous les sens.
Scanner en urgence où, finalement, l'accident cérébral est écarté à ma grande joie, incrédule, vers midi.
Le diagnostic tombe vers 13 heures : son foie en piteux état (les anti-rejets de sa greffe rénale ont induit une hépatite médicamenteuse) a empoisonné le sang, libérant des toxines qui ont provoqué un shutdown du cerveau.
C'était donc un coma lié à une encéphalite hépatique.
Un vrai plantage, écran bleu.
Elle parlait de temps en temps, elle entendait, elle bougeait. Mais tout dans le désordre.
Aucun lien ni cohérence entre ce qu'elle faisait, entendait ou disait.
Un état végétatif.

C'est cela qui m'a fait peur.
Cette décohérence dont j'étais témoin et qu'à ce moment-là, j'imaginais finale.
C'était une destructuration digne mais méthodique.
Plus de centre de décision ni de stockage des événements.

La dialyse qu'elle a subi d'urgence a donc purgé le sang des toxines, et j'ai pu assister, pendant cette après-midi, aux phases de redémarrage d'un cerveau.
Le passage par toutes les étapes du développement.
Sensations physiques (douleur, lumière, son familier), entendre la voix et interpréter la question.
Répondre si la question est posée au cerveau reptilien. Sans comprendre les concepts.
Cela a duré 4 heures. Interminables mais extrêmement riches en observations.
J'espère ne pas avoir à vivre beaucoup d'autres de ces moments mais n'ayant pas vraiment le choix, j'en profite pour enregistrer ces données heureusement rares dans une expérience humaine.
J'avais compris depuis le scanner, que ma mère coriace en diable, s'en sortirait cette fois encore et j'avais enclenché la fonction observation et enregistrement en haute définition.
Le quasi-arrêt et le redémarrage d'un cerveau vers 18 heures.
Elle m'a demandé plusieurs fois pendant que je la veillais, de lui parler. En arabe.
Elle savait son fils à ses côtés et lui demandait de la rassurer.
Je n'ai pas donc pas arrêté de parler à ma mère pour que sa conscience disposât d'un point de repère de confiance pour s'ancrer dans la réalité.
Dans l'état où elle était, elle aurait pu se tromper de chemin ou rencontrer une hésitation.

Elle n'a d'ailleurs gardé aucun souvenir de la journée.
Pas même de l'heure après son réveil où nous avons bavardé et où je l'ai regardé, moqueur mais affectueux, en train d'essayer de se gratter le nez et étonnée de voir sa main, incontrôlable, s'obstiner à brasser l'air à 10 cm du front.
Le cerveau frontal, celui qui coordonne l'ensemble et nous rend si intelligents ne s'est remis à fonctionner qu'à la nuit tombée.
Je n'ai pas pu assister à son redémarrage ayant regagné mes pénates vers 20 heures.
Je n'aurais d'ailleurs rien appris, là.
J'attendais le coup de fil qu'elle ne manquerait pas de me donner le lendemain matin.
C'est donc à 9 heures, quand elle m'a appelé de son portable pour se plaindre des "mauvaises manières" de l'infirmière de nuit que j'ai été pris d'un fou-rire qui a ameuté l'étage.
Elle avait bien recouvré tous ses esprits.

Mon propos n'était ici de con(mp)ter les malheurs de santé de mère.
Depuis 19 ans qu'elle les traîne, elle et l'ensemble de la famille avons appris à prendre ces choses-là avec une certaine philosophie.
Devant l'inéluctable, il ne sert à rien de se battre, il faut profiter des moments de communion.
Coucher par écrit un souvenir fort qui m'a marqué et que je pourrai par le biais des technologies, partager avec ma soeur.
Inutile de dire que mon cerveau était en mode panique pendant cette matinée.
J'ai cru ma mère morte plus d'une heure durant puis l'ai vue mourante pendant près de 4. Dans cette chronologie.
Une heure c'est long quand le coeur bat toutes les secondes.

Oui, je sais, elle est bien vivante.
Je sais que ça va être dur aussi le jour venu.
Je pensais sincèrement que 19 ans de maladie et l'approche de ses 70 ans me rendraient fataliste et sa disparition acceptable.
Je sais maintenant qu'il n'en sera rien.
C'est un sale moment à vivre et j'espère être là pour lui tenir la main. Ou qu'elle parte en dormant.
J'ai donc pu regarder d'un endroit privilégié le moi qui pleurait sa mère.
Cette heure passée à encaisser la nouvelle. L'intégrer et forcer son esprit à accepter et traiter les données en fonction de cette réalité (que je me sois trompé ne changeant rien à mes convictions et aux processus engagés).
J'ai pu apercevoir ainsi quelques chemins que je refusais d'envisager du vivant de ma mère.
Des portes qui m'éloignent physiquement d'elle ou, plus certainement, philosophiquement, et que je refuse de pousser pour l'instant.

Une amie, a commis un billet récent sur le décalage entre mentalités des vivants en 2006.
Ma mère a, en gros, la mentalité de sa mère.
C'est l'éducation et la vie difficile qu'elle a menée qui l'ont privée de beaucoup de choix.
J'ai cependant réussi à la convaincre d'utiliser un téléphone et un ordinateur portables et elle apprend depuis quelques mois à utiliser son ordinateur connecté à l'Internet.
J'ai aussi programmé le début du ricercar à 3 comme musique d'attente de son téléphone IP.
Quand ses amies l'appellent, elles sont ainsi accueillies par le fils de la maison qui joue du piano.
Ma mère est fière de raconter que c'est moi qui joue.
Je savais que cela lui ferait plaisir.

Bien que Française depuis le 1er avril 2005 (un comble pour quelqu'un né français), elle reste néanmoins résolument orientale, plantée dans ce début de 20e siècle.
Où les femmes ont accepté d'être inférieures aux hommes, où l'esprit colonisé est fermement ancré, où l'absence d'esprit critique prévaut ainsi que l'acceptation plus ou moins aveugle d'autorités morales dogmatiques.
Je pense que ma mère serait même d'accord avec ces propos.
Il y a un saut de génération long d'un siècle entre nous.
Bien que quadragénaire, je suis un ancêtre des technologies de l'information qui a mis ses mains dans le cambouis depuis les années 80 et qui continue à maintenir un niveau de compétence en rateau (pointu et large).
J'ai ainsi remplacé l'encyclopédie qui ne quittait pas mes genoux, enfant, par un ordinateur portable connecté à l'univers.
J'y ai puisé des savoirs précieux dans la plupart des domaines qui m'intéressent.
Cette encyclopédie dynamique m'a ainsi proposé de construire des choix que je n'aurais jamais rêvés par manque d'information.
Et gagner un temps précieux pour l'apprentissage d'une myriade de pratiques.

Je lis, ici ou là, de sérieuses diatribes et peurs évoquées au sujet de l'évolution des technologies.
Ayant eu l'occasion de gloser sur certains de leurs aspects dans des domaines tels que les télécommunications, la politique, l'exercice de la démocratie, l'écologie planétaire et autres sujets métaphysiques, je ne peux manquer de comparer ce débat à celui qui a toujours agité l'humanité.
Les grecs anciens se plaignaient de la débauche et de l'inculture de leur jeunesse.
Les penseurs du 17è se sont déchirés pour savoir qui des grecs ou des modernes présentait la meilleure vision du progrès et de l'évolution...
Ce débat est éternel et les deux positions, en fonction des époques et des rhéteurs, sont également défendables.
La question étant indécidable, c'est son aspect métaphysique qui doit être entendu et intégré au quotidien.
Toute idée neuve peut être exploitée d'au moins deux façons opposées.
Vous inventez l'électricité pour éclairer et chauffer vos semblables, il y a un taré qui en profite pour inventer la chaise électrique.
A moins qu'il ne s'approprie l'idée tout bonnement.
C'est la nature de l'homme.
C'est donc de la responsabilité de ceux qui disposent d'un maximum de choix d'agir pour réaliser le meilleur.
L'absence d'action en présence de l'information qui la rend nécessaire est une décision qui doit être explicitée.
Ou observée.

J'ai ainsi pu constater qu'il m'avait fallu un effort de concentration élevé pour garder une tâche d'observation cohérente pendant cette journée riche en émotions.
Tout gérer en automatique en précisant une vigilance maximale, veiller à entourer ma mère de l'affection inspirée par le moment et continuer à disposer de capacités de calculs suffisantes pour diriger la caméra cognitive.
La pratique assidue de la musique s'est révélée précieuse.
Une fugue singulière j'en conviens mais il arrive parfois qu'on ne choisisse pas ses thèmes.
Les circonstances vous les imposent.
Il faut alors construire un chant.
De retour à mes claviers, j'ai improvisé plus d'une heure.
Je regrette de ne pas avoir voulu enregistrer.
Je serais incapable de me souvenir de ces impros.
J'avais cependant refusé que ce moment d'intimité fût observé par d'autres que Plume(O.) et Hercule(E.) qui, fait rare, ont applaudi le concert de cette soirée.
J'ai aussi joué le ricercar à 3.
Una corda.
Enfin les 3 voix égales au piano.
Deux quarts de temps ratés dans le premier tiers de la fugue.
Imperceptibles par une oreille non entraînée.
C'est un événément rare qui méritait d'être célébré.
Dignement.
Le micro branché le lendemain a, comme à l'accoutumée, induit d'autres imprécisions que je ne contrôle pas.

On n'enterre pas tous les jours sa mère.
Je me propose donc de l'emmener au restaurant fêter cette semaine passée.
Elle pourra finir ainsi de nous raconter son point de vue.
Elle a une bonne mémoire et se souvient généralement des derniers moments avant la perte de conscience.
Observés par le cerveau reptilien qui ne dispose que d'un espace de stockage à long terme rustique (émotions primaires : douleur, sensation, bruits, etc.).
Ces moments n'ont donc pas été enregistrés par son subconscient. Il était arrêté.
Elle n'a perdu que 18 heures et, dès ce samedi midi, est rentrée chez elle d'où elle m'a téléphoné pour me conter sa sortie héroïque de la clinique en taxi.
Une chevauchée fantasque.
Il reste à informer ma soeur de cette nième péripétie.
Ma mère devait s'en charger (par mél) aujourd'hui.
J'appelerai en fin de journée.

Ma mère sur Internet sera le thème, pour ma soeur et moi, de quelques fous-rires dont nous partageons le plaisir avec impatience.
Une catharsis familiale.

LienRépondre